Dix conseils au Conseil de la création artistique

Publié le par JGC


Eureka ! Le Conseil pour la création artistique, mis en place par le Président de la République en janvier dernier sous la responsabilité de Marin Karmitz, vient de rendre public 10 projets qui visent, en toute modestie, à « mettre en œuvre une politique culturelle d'envergure pour le temps présent et l'avenir". Rien de moins ! Et d’ajouter dans un entretien au Monde « Ce que nous avons fait, le ministère n'aurait pas pu le faire. » Bigre ! La montagne accouche en réalité d’une compilation de souris diverses sans logique aucune, espérant naïvement « passer de l’expérimentation à la généralisation », dont nous savons pertinemment qu’il n’en sera rien ! Reprenons et donnons quelques conseils au Conseil.


1/« A la demande de Martin Hirsch, haut commissaire à la jeunesse, des créateurs de moins de 30 ans issus de toutes disciplines et de métiers d'art auront carte blanche pour intervenir dans des lieux phares (gare, usine, château, parc, monument), afin d'en réécrire l'histoire à leur façon. La manifestation aura lieu au début de l'été 2010 et reposera sur les projets présentés par huit structures : Centre chorégraphique de Toulouse, Maison de la culture d'Amiens, Subsistances à Lyon, Quartz de Brest, Maison de la culture de Grenoble, Théâtre de Chaillot à Paris, Marseille 2013, Centre Pompidou de Metz. »

Conseillons au Conseil de ne pas s’appuyer d’abord sur les structures culturelles dirigées par ses propres membres ou leurs amis proches, ni de chercher à rééditer le coup de la Fête de la Musique, grande manifestation à la gloire du Grand Dirigeant, mais d’établir avec les collectivités territoriales une véritable politique concertée d’aide à la jeunesse : éducation artistique, pratiques amateurs, aides à la création, lieux de création… Une sorte de « charte territoriale culture/éducation/jeunesse » ? Et pourquoi pas un événement spectaculaire, mais en fin de chaîne ! C’est la vieille histoire des bœufs et de la charrue.

2/ « M. Karmitz, amateur d'art et collectionneur réputé, veut faire de Paris la "capitale mondiale de l'art". L'Ouest parisien en sera le symbole. Il s'agit de mettre en synergie toutes les institutions culturelles situées autour de la colline de Chaillot : Quai Branly, Palais de Tokyo, Musée d'art moderne de la Ville de Paris, Musées Guimet et Galliera, etc. 

Il existe déjà un modeste accord tarifaire entre quelques musées. Le Conseil veut aller plus loin et proposer "une offre globale" (transports, billet, parcours numérique, offre culturelle) »

Conseillons au Conseil de lever la tête et de constater qu’au-delà de l’Ouest parisien, la colline de Belleville et de Ménilmontant, loin du XVIe arrondissement, mérite autant d’offrir à ses habitants une vie culturelle active et pertinente, voire une « offre globale » entre les nombreuses structures qui s’y trouvent. Conseillons lui aussi de ne pas trop tenir compte des inclinations personnelles de ses membres : que se serait-il passé si M. Karmitz avait été passionné, par exemple, de sport automobile et collectionneur de vieilles voitures ? Les 24 heures du Mans transportées au centre de la capitale ?

3/ « Culture en commun en Seine-Saint-Denis. Le projet est ambitieux, mais il est aléatoire. Mettre en réseau les établissements culturels de Plaine Commune (Seine-Saint-Denis), y intégrer l'habitat et le loisir, expérimenter des "formes précaires, éventuellement foraines, de présence culturelle". Pour ces dernières, un appel d'offres a été lancé auprès d'architectes pour qu'ils transforment des friches du département et imaginent des nouvelles structures nomades. Le dispositif demande toutefois à être précisé, au risque de capoter. »

Conseillons au Conseil de préciser sa pensée avant de communiquer sur une telle proposition : s’agit-il de permettre à des cirques ambulants de stationner au pied des tours de nos banlieues ? De n’offrir aux habitants, eux-mêmes si souvent « précaires » que des « formes précaires » ? D’éviter les occupations illégales et autres squats artistiques, en aménageant par avance des lieux à cet effet, friches industrielles ou structures nomades ?

Il y eut un temps des « milles clubs », structures légères installées dans les quartiers par le ministère de la Jeunesse et des sports. Y aura-t-il désormais les « 1000 friches »  ? Est-ce aux architectes qu’il faut lancer un appel d’offre, ou aux artistes et porteurs de projets culturels de quartier qui pourraient avoir quelques idées sur le sujet ?

4/ « Orchestres de jeunes en quartier sensible. Dès 2010, 500 jeunes, de 7 ans à 15 ans, issus de quartiers sensibles, seront intégrés dans une quarantaine d'ensembles musicaux créés pour l'occasion et seront intensivement formés à la musique classique. Ce projet est calqué sur un modèle au Venezuela, qui a fait ses preuves. L'Orchestre de Paris et la Cité de la musique l'animeront. »

Conseillons au Conseil une ambition plus vaste et moins idéologiquement sélective. Permettre à d’autres disciplines artistiques, transversalité des arts oblige, de s’inscrire dans ce type de projet : 40 troupes de théâtre de jeunes, 40 compagnies chorégraphiques, 40 orchestres de Jazz ou de musique Orientale (il paraît que le ministre en est fan !) ? Bien des compagnies et des formations musicales seraient sans doute intéressées par une telle proposition. Mais il est vrai que les crédits d’animation sont souvent difficiles à obtenir, et que le temps passé par les artistes intermittents à ce type d’activité leur est discuté au prétexte que ce ne serait pas un temps « artistique ».

5/ « Ecole de cinéma nomade. Une école de cinéma, installée sur une péniche ancrée au pied de cités, ouvrira en janvier 2010. Visant à créer "un cinéma de rue", elle s'adresse à une vingtaine de jeunes de 18 à 25 ans, qui, pendant un an et demi, feront un premier film. Elle sera dirigée par le cinéaste Abdellatif Kechiche et sera installée dans la péniche de son film La Graine et le mulet (2007). Les films seront proposés en salles, à la télévision, sur Internet et édités en DVD. »

Conseillons au Conseil de préciser les critères de sélection pour ceux qui pourront participer à cette aventure. Habiter près de la péniche ? Avoir un projet de « cinéma de rue » ? Et pourquoi ne pas conforter dans le même temps toutes les initiatives « d’éducation à l’image » qui sont aujourd’hui tellement fragilisées ?

6/ « Soutien au Centre Pompidou mobile. Le conseil soutient le projet du Centre Pompidou de créer un musée mobile de 1 000 m2, présentant des œuvres importantes du XXe siècle, qui sillonnera la France. L'architecte sera connu en juin 2010 et la structure ouvrirait en septembre de la même année. »

Conseillons au Conseil de préciser s’il s’agit de rééditer Les Tréteaux de France, version arts plastiques et de s’interroger sur la nature des relations que cette structure pourrait établir avec ces « nouveaux publics » espérés. Rappelons que ce n’est pas un « dispositif » de plus  qui importe, mais bien les « dispositions » de ceux auxquels on veut s’adresser !

7/ « Diffusion d'opéras dans les théâtres publics. A partir de 2010, six ou sept opéras donnés en France, mais aussi à l'étranger, seront retransmis en direct dans des théâtres publics, un peu partout en France. Le but est d'élargir les publics et "de rendre encore plus profitable l'argent des citoyens investi dans la production des spectacles ».

Conseillons au Conseil de pousser la logique de cette proposition, et de retransmettre à l’Opéra Bastille des spectacles de rue du Festival d’Aurillac ou du rap des Banlieues. Etc…

8/ « Visites virtuelles de musées. M. Karmitz pense que les institutions culturelles utilisent mal les "outils numériques" susceptibles d'attirer un public qui ne se déplace pas. Aussi une "clause numérique" va-t-elle être ajoutée au cahier des charges des lieux subventionnés. Deux sites pilotes vont donner l'exemple: la Comédie-Française va refondre son site Web et la Réunion des musées nationaux va créer un parcours virtuel à l'occasion de l'exposition Claude Monet au Grand Palais, à l'automne 2010. »

Conseillons au Conseil de distribuer gratuitement dans les quartiers défavorisés des ordinateurs et des abonnements à Internet. Il est certain que les nouveaux internautes se précipiteront en priorité sur le site de la Comédie française et de la RMN, surtout s’ils sont rénovés !

9/ « Cinémathèque de l'étudiant. 2,2 millions d'étudiants en France auront accès à une plate-forme de vidéo à la demande leur permettant de voir "des films de référence". Ni date ni coût ne sont donnés. »

Conseillons au Conseil de préciser jusqu’à quel âge nous aurons le droit d’être considérés comme étudiants ?

10/ «  Mieux diffuser la création et la pensée française à l'étranger. Le conseil prône la promotion de la pensée française via le numérique. Il financera la traduction de textes scientifiques français ».

Conseillons au Conseil de préciser ce que serait « la pensée française » aujourd’hui ! 

Et comment s’articule cette proposition avec les baisses drastiques de crédits de nombreux centres culturels français à l’étranger ?

Trêve de conseils ! Ces propositions sont affligeantes, en ce qu’elles démontrent le peu de cas fait par les membres de cette instance aux analyses, pourtant nombreuses, de la situation de la vie culturelle en France et la nécessité de faire évoluer l’action et les politiques dans ce domaine. Rien sur l’éducation, rien sur la décentralisation, rien sur la coproduction des politiques publiques, rien sur l’implication des populations aux projets culturels… J’en passe ! Un débat public sur les enjeux de l’art et de la culture dans notre pays demeure urgent. Il se passera des avis du Conseil. Il faut en finir au plus vite avec ce type de démarche « groupusculaire » !

 

Voir aussi sur ce sujet la position de Doc Kasimir Bisou reproduite ici.

Publié dans COUPS DE GUEULE

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cecil GUITART 13/09/2009 12:08





DIX IDÉES… OU L'ART D'INSTRUMENTALISER LA CULTURE !

Dix idées qui, ensemble, visent à : " mettre en œuvre, une politique culturelle d'envergure pour le temps présent et l'avenir ! "
Bigre ! Rien que cela ! et… Tout cela ! Tout est dit dans cette" ambition" sur l'art d'instrumentaliser la culture, non au bénéfice l' État, oubliant le rôle des collectivités, mais au bénéfice du seul personnage qui le représente : le Président de la République !
Il fallait donc doter le Président de cet "attribut du pouvoir culturel" qui semble lui faire défaut : ce conseil national pour la création artistique et les dix travaux de Marin Karmitz, lui serviront de viatique !
Qu'en pensent le Ministre de la culture et les responsables de ce ministère, que l'on réduit aux tâches de gestion des grands établissements mis en place par les précédents Présidents de la République  et d'inauguration de chrysanthèmes que ces dix chantiers ne manqueront pas de susciter !

La transversalité affichée par ce conseil est néanmoins tout à fait séduisante. La conception de ces 10 travaux, interdisciplinaire dans l'idée d'associer des arts différents, interministérielle dans les financements, interinstitutionnelle dans les partenariats et sociale dans les publics visés, en fait un super - FIC que l'on peut saluer, même s'il a des allures hasardeuses !
Pour autant, cela reste un beau gadget pour Président de la République pressé et désireux de se donner à moindre frais une image culturelle.

On pourrait analyser ces dix projet un par un. J'en retiendrai un seul : le dixième. Promouvoir la pensée française via le numérique en passant par Google, n'est pas le moindre des paradoxes… Après tout pourquoi pas ?
En revanche, il eut été plus efficace pour la pensée française, de préserver le travail en profondeur réalisé par les Instituts culturels français et les Alliances Françaises, laissés en jachère depuis de nombreuses années déjà ! L'état de dépérissement dans lequel ils se trouvent aura du mal à être prolongé par une virtualité qui n'a d'intérêt  que si elle repose sur de la réalité.

On a pourtant envie qu'un tel projet réussisse. Si avec 200 000 €, cinq salariés, 150 m2 de locaux et 10 millions d€ pour le développement, ce conseil parvient à donner une réalité au maître mot qui le caractérise : la TRANSVERSALITÉ…
Alors on pourrait imaginer de généraliser cette démarche au sein d'un ministère de la culture, consubstantiellement transformé en un Fond d'Intervention Culturelle, qui serait capable de faire sortir chaque artiste, chaque acteur, et chaque politique des citadelles que plus personne ne songe à assiéger !