Transmettre dans quel but?

 

Transmettre, dans quel but ?

sur l’art, la culture, l’éducation

Nous sommes entrés dans la bataille de l’imaginaire, le grand chambardement, temps troublés où le monde se transforme sous nos yeux, sans que personne ne puisse prédire des lendemains qui chantent, ni même qui fredonnent. Tout change, tout évolue, tout se transforme. Avec les technologies de la communication, le temps et l’espace ne cessent de se réduire ; avec la mondialisation des échanges, le travail se fait rare ; avec les flux migratoires et les métissages, les identités sont incertaines ; avec l’Europe élargie, les frontières se dissolvent ; avec la crise du capitalisme, le réchauffement de la planète, les délocalisations, la démographie, l’individualisme triomphant, Internet, les intégrismes religieux... j’en passe ! Le monde accélère. Rien ne sera plus jamais comme avant ! Une telle mutation anthropologique constitue, pour le champ de l’art et de la culture, comme pour celui de l’éducation, à la fois une chance et une crainte. C’est une chance pour l’émergence d’un monde nouveau, ouvert à toutes les créations et aux inventions du possible, à tous les métissages de formes, à la diversité culturelle si longtemps revendiquée. Mais c’est aussi la crainte de ne rien maîtriser de l’avenir, de voir exploser les valeurs et les codes sociaux qui fondent notre vivre ensemble, de constater le retour des pires régressions, de laisser se diluer le sens même du travail accompli depuis plusieurs décennies, notamment depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le relativisme menace aujourd’hui autant que l’académisme le faisait hier. Dans ce contexte général, deux questions centrales nous sont posées. Quelle éducation ? Quelle culture ?

Transmettre et partager

L’éducation, c’est la question de transmission. Face à la complexité croissante du monde (cf. les travaux d’Edgar Morin), que veut-on (que peut-on) transmettre aux générations futures ? Quels savoirs, quels langages, quelles histoires, quelles valeurs ? Quel « socle commun » des connaissances ? Et selon quelles méthodes, quelles pédagogies ? Nous savons désormais qu’en éducation (comme en art) « la forme, c’est le fond » et que l’on enseigne autant ce que l’on est que ce que l’on sait. Contenus et méthodes sont intimement liés, qui font l’objet d’innombrables réformes de notre système éducatif depuis plusieurs décennies. Pour le meilleur et pour le pire !

La culture, c’est la question du partage. Face à la grande fragmentation universelle des images et des formes, face à la multiplication des propositions de toute nature et aux assauts répétés d’industriels peu scrupuleux pour s’emparer du « temps de cerveau disponible », que reste-t-il de l’imaginaire commun d’une famille, d’une communauté, d’une société, d’une nation ? Face à une culture en éclats, il n’existe quasiment plus aucun espace symbolique de partage de l’imaginaire. Le champ culturel est pulvérisé et avec lui l’identité même des individus, des groupes, des sociétés. Certes, l’individualisme triomphant y trouve en partie son compte, de même les marchands du temple qui ciblent aisément les différentes catégories de populations consommatrices, mais qu’en est-il de la démocratie, de la liberté véritable, de la solidarité et du partage, c’est-à-dire de la culture commune qui fonde une société ? Le philosophe Bernard Stiegler écrivait récemment : « la culture ne consomme pas, elle se construit ». J’ajoute : elle se partage !

Pour nombre d’acteurs culturels, éducateurs, enseignants, responsables sociaux et politiques, ces interrogations fondamentales créent une véritable angoisse de la transmission, augmentée du fait que notre génération, baby-boomers et soixante-huitards, arrive au moment de passer la main - et si possible l’esprit et le sens - d’un engagement fort dans le champ de la culture. Mais comment faire ? Quoi transmettre ? A qui ? Et au fond, dans quel but ?

Art, culture et éducation

C’est au carrefour de l’éducation et de la culture, dans le champ de l’éducation artistique et culturelle, que j’ai travaillé avec force et conviction depuis plusieurs décennies, notamment autour de la présence du théâtre dans le milieu scolaire. Créations, expérimentations, formations, combats institutionnels, publications, vie associative, organisation internationale, interventions publiques... les formes de cette bataille ont été multiples mais toujours sous-tendues par quelques objectifs clairs. Faire évoluer le système scolaire par de nouvelles pratiques pédagogiques (« par l’art » autant que « pour l’art ») ; offrir aux enfants et aux jeunes un champ d’expérimentation et d’expression à leur mesure ; accompagner le développement de la vie artistique par une sensibilisation intelligente des jeunes publics aux arts contemporains ; forger de la sorte des individus plus libres et plus conscients des enjeux véritables de la création artistique et de la vie culturelle. Permettre la distinction entre l’œuvre et le produit. Tel fut le programme!

Que dire aujourd’hui de la transmission de cette action ? D’abord, rappeler qu’elle puise ses racines dans le travail de ceux qui nous ont précédés et qui nous ont transmis le sens de leur engagement. Je pense à Miguel Demuynck, qui eut au sein des CEMEA une influence considérable sur les pratiques dramatiques avec des « non-acteurs », comme sur le théâtre pour l’enfance dont il fut un pionnier avec son Théâtre de la Clairière. Il nous fit découvrir Dullin, Vilar, Brecht, Chancerel, Montessori, Freire, Winnicott, Moreno… Je pense à Jacques Lecoq, exceptionnel pédagogue qui nous a transmis l’essentiel : le corps, le mouvement, la « géodramatique ». Je pense à Augusto Boal, qui vient de nous quitter, et à son Théâtre de l’Opprimé qui nous a ouvert les voies d’un théâtre politique rénové avec une attention sans cesse portée à la dimension démocratique de notre action. Je pense à Robert Abirached, qui fit œuvre de transmission considérable en synthétisant l’histoire de la décentralisation théâtrale française dans des colloques mémorables puis dans des livres. Sans eux, et sans quelques autres, artistes ou pédagogues, individus singuliers portés par une aventure personnelle autant que par un regard exigeant sur le monde, sans leur engagement et leur générosité, nous ne serions pas ce que nous sommes. En vérité, la transmission, ce sont avant tout des individus, des rencontres, des engagements, des relais, des aventures humaines. Chacun saura identifier celui ou celle qui aura le plus compté pour lui, pour elle, dans ce processus très personnel. dit J’aime ce proverbe japonais : « Mieux vaut passer dix ans à chercher un bon maître, que de passer dix ans avec un mauvais ! »

Quelle transmission ?

Que nous ont-ils transmis ? A l’évidence, de nombreux savoirs, des connaissances, des techniques, des outils, des conceptions, des savoirs faire. Mais ils nous ont surtout permis de nous approprier le sens même d’une action artistique, culturelle ou éducative ; de nous inscrire dans une histoire, dans un processus et le plus souvent, dans un combat ; enfin de devenir nous-mêmes, à la fois héritiers d’une histoire et inventeurs de l’avenir. Car, si ce que l’on nomme l’éducation artistique et culturelle, ce sont souvent des dispositifs, des cadres de travail, des projets, des programmes, l’important est avant tout dans la disposition, l’attitude, l’aptitude, la capacité  de chacun à imaginer, à négocier et à mettre en œuvre un projet adapté aux publics et aux conditions rencontrés. S’adapter toujours au milieu concerné, sans jamais rien céder des objectifs et des valeurs de l’action, ni du sens politique du projet, voilà ce que nous avons appris, voilà ce que nous voudrions transmettre.

Encore faut-il pour cela des occasions concrètes, du temps, des espaces, c’est-à-dire des structures, des institutions, bref une politique, qui permettent le partage véritable d’expériences et de conceptions. Ce fut le cas, dans la seconde moitié du siècle dernier, du travail associatif, de l’éducation populaire, des stages de formation, des universités d’été, des ateliers de formation des enseignants et artistes intervenants, au cours desquels, ensemble et par l’activité même, de très nombreux acteurs de ce domaine ont été mobilisés. En matière de théâtre, les « stages conjoints » entre artistes et enseignants ont été des plus riches et des plus pertinents, forgeant pour longtemps à la fois des convictions individuelles et un courant de travail collectif puissant. Malheureusement, à l’exception de quelques aventures singulières – tel le travail remarquable poursuivi par Robin Renucci et son association ARIA en Corse – la plupart de ces possibilités a aujourd’hui disparu. Lorsqu’il faut réduire les budgets, c’est souvent le volet formation qui est d’abord touché. Lorsque l’on annonce un vaste plan de généralisation de l’éducation artistique – hier le plan « Tasca-Lang », aujourd’hui les priorités énoncées par les plus hautes autorités de l’Etat – la question de la formation des acteurs n’est traitée qu’à la marge, alors qu’elle devrait être au centre de toutes les préoccupations. Quelques exemples récents : le Nouveau théâtre d’Angers (centre dramatique national) organisait il y a quelques années de très nombreuses formations, variées, innovantes, à destination des enseignants et des amateurs. Ce travail est aujourd’hui quasiment abandonné, faute d’intérêt véritable porté par les équipes nouvelles. Au ministère de l’éducation nationale, le département « arts et culture » du CNDP voit ses moyens réduits d’année en année. La décision de fermeture de l’INJEP à Marly-le Roi, lieu de tant d’aventures dans ce domaine, est également un signe symbolique. Dans le cadre de la priorité énoncée à l’éducation artistique, nous avions rêvé de voir cet espace admirable évoluer vers un Institut européen de l’éduction artistique et culturelle, lieu de mémoire, de capitalisation des expériences et de formation des générations nouvelles. Or il devrait être vendu prochainement « à la découpe ». C’est la mémoire même de l’éducation populaire que l’on brade ici. Triste fin !

Transmettre, dans quel but ?

Au fond, il apparaît que la question de la transmission et du partage intéresse assez peu, dès lors qu’il s’agit de transmettre véritablement le sens d’un combat et d’armer, plus que de former (au sens technique du terme), les générations qui arrivent pour les batailles culturelles et éducatives à venir. L’éducation artistique et culturelle, telle qu’elle est aujourd’hui conçue de manière dominante et institutionnelle, relève largement de la formation de consommateurs éclairés. Plus que des individus critiques et créatifs, on espère, par l’école du spectateur comme par l’histoire des arts, désormais obligatoire, construire progressivement un vaste public pour les institutions culturelles en mal de statistiques positives de fréquentation. Sous couvert de transmission par l’histoire des arts (qui n’a rien de négligeable au demeurant) et de généralisation de l’éducation artistique (il faut « toucher » tout le monde, quitte à en rabattre sur la qualité !), c’est en vérité l’esprit même de nombreuses années de travail qui se trouve détourné. Sorte de hold-up intellectuel sur le sens des mots et sur la réalité des choses, tel est le paradoxe dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui.

Mais alors, que faire ? Reprendre, à l’évidence, les éléments essentiels qui fondent notre engagement. Réaffirmer à nouveau quelques idées fortes : c’est l’activité personnelle qui fonde avant tout notre rapport à l’art et à la culture ; c’est par le jeu que l’on aborde le mieux le théâtre dès l’enfance ; « c’est l’expérience qui fonde la pensée, et non l’inverse » ; il importe plus « d’apprendre à apprendre » que d’accumuler des connaissances abstraites ; la « culture du résultat » n’a rien à voir avec les résultat d’une véritable culture ; l’important n’est pas « d’accéder à la culture » mais de pouvoir se construire par elle...  Bref, rappeler simplement que c’est par le partage que l’on transmet le mieux. Et attendre que les politiques s’en rendent compte !

Jean-Gabriel Carasso