
Il y a des épopées graves et minuscules qui se racontent à voix basse, tête penchée. Comme si on ne savait que trop leur condition de petites choses précieuses et périssables. On en vient à se cacher au fond d'une cave, à s'asseoir devant des assemblées microscopiques et à murmurer son modeste racontage. Avec la prudence d'un poète. Ainsi, au printemps dernier, David Lescot, auteur et interprète de La Commission centrale de l'enfance, recevait-il qui le voulait dans les sous-sols de la Maison de la poésie (Paris). Composée de Juifs communistes, cette Commission, qui a réellement existé, avait pour objet d'organiser dans l'après-guerre les vacances, notamment, des enfants de parents juifs disparus au cours de l'Holocauste. Le petit Lescot lui-même fut embarqué dans l'aventure de ces colonies de vacances d'un autre âge. Un autre âge ? Celui de l'Internationale, du communisme, de la guerre et de sa mémoire multiple, de l'espérance, du monde coupé en deux, du monde qui forcément allait devenir meilleur... Avec trois fois rien, une histoire vraie arrivée à des gens vrais, une guitare électrique rouge, des accords pincés ou plaqués, un parler-chanter d'une simplicité biblique, un timbre clair et envoûtant, Lescot nous transporte au sein d'une espèce de compagnie humaine baroque, totalement anachronique, qui tremble et serpente à travers les noeuds que fait la grande histoire lorsqu'elle se mélange à la petite histoire.
Nonchalant, tout souriant, David lescot arrive avec sa guitare tchèque, qui, nous prévient-il, date de1964. Un souvenir de jeunesse, du temps où ses parents l’envoyaient dans l’une de ces colonies de vacances organisées par le parti communiste pour les enfants juifs. Avant lui, son père y était allé. Là bas David lescot écoutait Joan Baez et les contest songs du temps. On lui apprenait des chansons dans le droit fil de la bonne pensée. Un peu comme chez les scouts, mais franchement plus à gauche. De toute façon, ayant réalisé dès son plus jeune âge qu’il est essentiel de ne jamais rien prendre pour argent comptant, de toujours chercher l’autre côté des choses, ses chances de se laisser embrigader étaient minimes. D’autre part, c’est sans doute là qu’est née sa passion pour la musique : il ne peut s’en passer, elle habite entièrement son œuvre. Il se souvient, il raconte, se confie, gratte tendrement sa vieille guitare rouge, chante, installe une ambiance de cabaret rêveur, attire la complicité tout autant que le rire. Défilent les airs et les chansons que l’on croyait oubliés, les histoires de balades, de soirées rigolardes, avec les copains, les surveillants. Et lui au milieu, le regard déjà bien acéré, qui observait, examinait, saisissait l’instant, en pointait les failles. Alors aujourd’hui dans son récit (Molière 2009 de la révélation) se rejoignent une forme de nostalgie souriante et d’humour mélancolique, se mêlent finesse et tendresse. Un rare enchantement.
Colette Godard