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TEXTES EN PARTAGE


Vendredi 11 janvier 2013 5 11 /01 /Jan /2013 14:28

Texte publié dans le n° 205 de la revue "Les idées en mouvement", publication de la Ligue de l'enseignement. de janvier 2013

 

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L’affaire est entendue : nous voici dévorés par la grande machine à images. Ecrans, smartphones, tablettes, ordinateurs, télévisions nous envahissent. Pas un bistrot, un magasin, qui ne nous impose désormais son écran sportif, musical ou publicitaire. Le monde qui nous entoure est virtuel, fictif, pixellisé... pour le meilleur, et pour le pire ! Pour le meilleur : c’est l’utilisation à distance, qui permet à un médecin européen de participer à une opération chirurgicale en Amérique latine ; c’est la rapidité des informations transmises sur les conflits sociaux, les révolutions populaires, à partir de téléphones portables ; ce sont aussi les créations artistiques réalisées avec ces nouveaux outils. Pour le pire, c’est l’omniprésence de l’image, l’influence symbolique et idéologique qu’elle exerce, notamment sur les plus jeunes, au service du « capitalisme compulsif » dont parle Bernard Stiegler ; c’est surtout l’affaiblissement programmé et continu des capacités du corps et de sa présence au monde, aux autres et à soi-même.

Dans ce contexte, qu’en est-il du spectacle vivant ? Est-il définitivement mort ? Ne représente-t-il plus qu’une forme archaïque d’expression, vestige d’un temps lointain où les hommes (et les femmes) aimaient à se rencontrer pour échanger autour d’un imaginaire commun ? Faudra-t-il entrer bientôt dans un théâtre comme on entre dans un musée, afin d’y découvrir quelques restes surannés des fêtes d’autrefois ? Avouons que certains spectacles nous font parfois penser à cette vision archaïque ! En vérité, si le spectacle vivant souffre d’une concurrence brutale de la technologie moderne, il résiste bien. Tel le roseau de la fable, il plie mais ne rompt pas ! Car ce que l’on nomme spectacle vivant, à savoir la présence de l’artiste, du groupe d’artistes, face à un autre groupe dit public, dans une unité de temps et d’espace, ce corps à corps qui est aussi un cœur à cœur constitue, depuis la nuit des temps, une expérience humaine irremplaçable et singulière. Des conteurs africains aux jeux de gorge des femmes Inuits, en passant par tous les rituels de spectacle - théâtre, danse, concerts, cirques, arts de la rue - qui se développent dans nos pays, des plus simples aux plus sophistiquées, des plus élitistes aux plus populaires, ces aventures demeurent essentielles car elles allient la permanence et l’invention du monde. La permanence, c’est cette nécessité qu’ont les hommes, partout et depuis toujours, de se (faire) raconter collectivement et directement des histoires, miroirs de leurs angoisses et de leurs espoirs les plus intimes. « Rendre visible l’invisible » disait Peter Brook. C’est ce besoin que nous avons, dès l’enfance, de rejouer le monde pour nous l’approprier, de mettre notre corps au service de l’imaginaire. Rappelons ici ce texte essentiel d’Ariane Mnouckine : « Je pense à cette femme juive qui dirigeait un théâtre dans le ghetto de Vilnö . Eh oui un théâtre... Prenant sur sa ration de pain de chaque jour, elle pétrissait et modelait des petites poupées de mie. Et tous les soirs, cette femme affamée animait ces apparitions nourrissantes, faisant entrer ces acteurs de pain sur son théâtre minuscule devant des dizaines de spectateurs affamés comme elle et comme elle promis au massacre, tous les soirs jusqu’à la fin. Il faut garder la trace de cette femme comme une plaie inguérissable. Il le faut car si nous oublions le petit théâtre de pain du ghetto de Vilnö, nous perdrons le théâtre.» L’invention du monde, ce sont les formes créées par les artistes pour réinventer, à chaque spectacle, une manière nouvelle de traiter leurs récits, par la voix, par le geste, par le corps en mouvement. La forme peut (doit) évoluer sans cesse, mais le rituel doit demeurer, qui installe face à face le joueur et le spectateur, l’acteur et son public, pour un voyage commun toujours renouvelé. Car, comme disait mon maître Jacques Lecoq : « Le but du voyage, c’est le voyage lui-même ! ».

Ce voyage du spectateur, il importe de l’envisager dès le plus jeune âge, pour permettre aux enfants d’en découvrir tous les plaisirs et de s’inscrire dans la communauté des hommes. Une des grandes nouveautés de ces cinquante dernières années est en effet le spectacle « jeunes publics », que l’on a vu émerger en France, en Belgique, au Québec... Partout dans le monde, des adultes se consacrent désormais à l’écriture et à la réalisation de spectacles principalement destinés aux enfants et aux jeunes, avec le double souci de leur raconter le monde et de leur faire découvrir les formes symboliques du récit partagé. En faisant cela, ils ne conçoivent pas seulement un projet pédagogique, ils proposent une aventure à la fois artistique et culturelle, éducative et démocratique, essentielle. Ils démontrent avec force que le spectacle vivant… n’est pas encore mort !

JGC

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Lundi 19 mars 2012 1 19 /03 /Mars /2012 15:06

Mon ami Alain Lievaux, qui fut notamment directeur d'un théâtre dans les quartiers Nord de Marseille, apporte sa pierre au débat sur les questions culturelles dans un texte intitulé : "La place du poète dans la société." Je vous l'offre !

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Si la culture est au cœur de la politique, je crois qu’il faut minimiser alors le rôle du ministère de la culture lui ôter la communication et mettre dans chaque ministère une présence active culturelle et un budget adéquat notamment au centre du ministère de l’éducation nationale. Il faut en même temps donner aux collectivités locales et territoriales l’égal partage des choix en matière d’art et de culture. Il faut que s’organise non pas un mille-feuille, mais au contraire des choix négociés et discutés. J’ai bien conscience qu’aujourd’hui la décentralisation est le fait de l’état dont dépend le financement des collectivités locales et territoriales.

 

(À propos de communication: faire une loi interdisant que soit mis de l’argent public dans ce que l’on nomme aujourd’hui la communication et ce dans tous les ministères, les conseils généraux et régionaux, villes et villages et bien sûr l’Elysée. Le travail des élus, des ministres et du président n’est pas marchandisable. L’Assemblée nationale est notre organisme de contrôle et de vérification.).

 

Et il reste l’affaire de l’art, l’art et la culture sont tellement proches dans les discours et les pratiques actuelles que parfois nous prenons l’un pour dire l’autre et cela embrouillaminise la pensée.

 

La culture est ce qui construit et constitue, au travers d’apports multiples d’une part, l’être humain dans sa singularité mais aussi dans son appartenance plus ou moins active à un groupe dit culturo-social, pour aller vite (ethnicité, religion et autres sont toutes des composantes de la culture bien évidemment).

 

LA culture n’existe donc pas, il y a DES cultures et nul ne doit s’aviser de porter LA culture dans quelque endroit que ce soit, auprès de qui que ce soit. Il ne doit pas exister de missions culturelles.

 

L’art est l’expression propre et subjective d’un être unique, le poète, de sa vision du monde questionnant et se cognant librement, avec vigueur à tout essai d’objectivité et d’aliénation de la pensée organisée et rationnelle propre à toute organisation sociale.

 

La culture sans art n’est que la mise en place d’un code moralisateur de bonne conduite en société, se disant objectif, et nombre de ceux qui alors se disent artistes ne sont que des instruments de cette pensée unique ne propageant que des réponses sans appel ou encore du divertissement sans grâce.

 

Le poète, qu’il soit peintre, écrivain, danseur, musicien ou autre est à la fois comme tout-un- chacun présent dans l’espace social, mais sa vie est souvent entièrement dévolue à la pratique dévorante de faire expression de sa pensée se frottant sans cesse à sa sensibilité. Il peut être drôle et plaisant aussi.

 

Si tout le monde peut créer, peut se dire artiste, le poète lui, est celui qui vit dans cet équilibre d’entre vie et mort, qui l’exprime et qui, s’il s’éloigne de cette tension disparaît, meurt.

Naît-on poète, le devient-on, l’est-on toute sa vie ?

 

La question aujourd’hui que nous devons nous poser est bien celle de la place du poète dans nos vies, dans notre société, dans nos sociétés.

Quelle est sa place, tout d’abord auprès du monde artistique et culturel, de tous ceux qui sont en sorte des médiateurs, des passeurs de l’art et des paroles poétiques.  Le poète inquiète par sa liberté que les gens de culture s’emploient parfois, assez souvent à camoufler derrière une médiation, permettant à leur public de n’en n’être point effrayé, et de remplir alors les salles dans un consumérisme calme et sans craintes.

 

Il faut s’assurer, qu’avec l’argent public, les gens de culture soient bien avec le poète.

 

Le poète doit être avec le monde, il faut retrouver ce voisinage, cette proximité perdue, confisquée parfois par ceux-là même qui prônent sa révélation en excluant une grande partie des gens. Nous avons fait un retour en arrière et nos institutions sont devenues des lieux bourgeois, des lieux d’exclusion, des coteries où s’épanouit l’entre soi (c’est peut-être un peu sévère, mais à peine).

 

Le poète a-t-il besoin de médiateurs ? Les gens sont-ils à ce point insensibles et niaiseux ? 

Bien sûr, la connaissance des œuvres, leur histoire permet aux uns et aux autres une appréciation différente peut-être plus passionnante de l’art vivant en mouvement, mais chacun doit pouvoir se saisir de cet enrichissement notamment à l’école et plus après aussi.  

 

“Se prendre le truc en pleine poire, c’est génial et bien mieux qu’une explication de texte“

dit Léa, après avoir vu  Le Préau d’un seul de JM. Bruyère au festival IN d’Avignon en  2009.

(Il est évident que la confrontation des points de vue après la vision ou l’écoute d’une œuvre est très enrichissante.)                        

 

Il faut rompre radicalement avec deux pratiques bien ancrées : 

    

Combler le fossé créé entre amateurs et professionnels. Il y a plutôt une pratique commune de  l’art, de la créativité. Les uns et les autres questionnent une pratique qu’ils mettent à des niveaux d’investissement différent, mais dont le sens est commun, partagé. Ils se nourrissent et  s’enrichissent mutuellement. Il faut que les pratiques amateurs, mais aussi scolaires, universitaires questionnent et alimentent les pratiques professionnelles et vice-versa.  Amateurs et professionnels doivent se retrouver au sein d’un même ministère non pas de tutelle, mais de questionnement. Il faut supprimer cette notion de tutelle pour des pratiques poétiques de l’art et de la culture. Inventons le ministère du questionnement.

 

Il faut rompre avec la hiérarchisation des artistes dans les institutions. Il est dans les esprits de  toutes et tous, gens de culture, artistes que les pratiques s’appuient sur une ascension sociale et que la fin d’une carrière, drôle de mot, se situe en haut de l’affiche et dans un lieu de référence national voire international, avec le salaire qui va avec bien entendu. 

 

Cela questionne bien évidemment le rôle de ce que l’on nomme l’institution. Si l’institution  est garante, de la bonne ou encore de la meilleure utilisation de l’argent publique, elle doit le faire dans le cadre strict de la définition de choix politique effectué par les gens, en relation directe avec les artistes, gens de culture et poètes et mis en place par les élus. L’institution ne doit pas être l’instrument du prémachage en vue de choix politique. Là encore la notion de tutelle doit disparaître.

Les artistes et gens de culture ne doivent pas être assimilable à des salariés de la fonction publique. (Il faut observer aujourd’hui le devenir du fonctionnement et des nominations dans les EPCC !)

 

Si les poètes n’ont pas de patrie, de pays, s’ils sont universels, les artistes et gens de culture sont attachés parfois et pour des temps plus ou moins définis à un territoire. Il faut entendre par territoire les gens. Les habitants sont le territoire.

 

Il faut rompre là aussi, rompre avec toute forme d’organisation centralisé de l’art et de la culture. Si l’on peut être d’accord avec une centralité quant à une forme de programme d’instruction nationale, faire en sorte que partout en France l’enseignement soit le même dans ses fondamentaux, il n’en va pas de même pour la culture et l’art. L’art n’ayant lui, pas de patrie, dépassant quelques frontières que ce soit, la culture, elle, est l’expression des géographies, des us et coutumes vivantes certes mais identifiées. Nous sommes bien en présence DES cultures. De plus chaque personne est porteuse d’une culture, de sa propre expression culturelle et, se déplaçant, promène et frotte sa culture aux autres cultures en présence.

 

Si au XIXe siècle, la France jacobine a triomphé créant une identité française en interdisant aux bretons par exemple de “ parler Breton et de cracher par terre “, aujourd’hui nous sommes dans la reconnaissance de ces cultures et de leurs langues et patois. Dans le cadre du développement de l’Europe, il semble que l’heure ne devrait pas être au repli soi-disant identitaire (quelle identité ?) mais au contraire à la circulation et aux rencontres des cultures dépassant ainsi tout forme de repli frileux et créant d’autres formes métissées et enrichies de culture.

 

Donc rompre avec cette organisation centralisée et hiérarchisée de la culture institutionnelle.

D’une manière générale, il faudrait bien que tout parte des gens, des citoyens, renouer avec un mode associatif qui s’est trop bien adapté au monde capitaliste et libéral. L’association n’est plus qu’un statut juridique comme un autre. (Nombre d’associations, y compris culturelles, ne sont plus que des entreprises manageant leur personnel avec un certain cynisme et parfois avec une parfaite violence)

 

Il faut alors que les collectivités territoriales (ce qu’elle vont devenir ?) avec les collectivités locales se saisisse de l’activité culturelle et artistique. Il faut que ces élus rencontre les gens de culture et les artistes pour ensemble permettre alors la rencontre de toutes et tous, dans une démocratisation (c’est bien l’utilité des financements publics non ? regardons aujourd’hui les tarifs, n’excluent-ils pas plus qu’ils ne réunissent ?) affirmée et réelle, avec les poètes.

En matière d’art et de culture, l’état, les collectivités plus encore les institutions devraient plutôt être à l’écoute des gens, des artistes et des poètes .

 

C’est à partir de statut et des régimes sociaux y afférents des gens de culture et des artistes, mais aussi des poètes que doit s’organiser la vie artistique et culturelle. Il n’est pas possible de continuer sur la base d’une précarisation (annexes 8 et 10)des artistes ou sur leur marchandisation (valeur bankable) pour faire vivre l’art et la culture. Les artistes et gens de culture doivent pouvoir vivre de leur travail tout comme les poètes. Ce doit être un devoir de l’état et des diverses collectivités que de pourvoir à cela.

 

Il faut dans un premier temps supprimer tout ce qui est de l’ordre de l’institution d’état tel que les scènes nationales, centre dramatiques et chorégraphiques, scènes labellisées diverses et variées. Tout ce qui est du seul ressort des villes restant l’affaire des villes.

 

Il faut transformer une bonne partie de ces lieux en lieu dit :Abri, abris d’artistes. Et ce, dans le cadre de projets pluridisciplinaires (Spectacle vivant, théâtre, danse, musique, image, cinéma, art plastique…). Ces lieux seraient mis à disposition de collectifs d’artistes (toutes pratiques confondues) pour des durées négociées qui ne pourront excéder 10 ans. Ces espaces seraient des lieux partagés de travail et de représentations, d’expositions. Ils devraient être ouvert 7 jours sur 7 et durant les vacances aux populations et aux pratiques amateurs ainsi que scolaire et universitaire. Ces lieux ne seraient pas des lieux de seule programmation et encore moins des lieux de commerce. Ici serait pratiqué un tarif unique et le plus bas possible de l’ordre de 5 €.

Les représentations devraient s’inscrire sur de longues durées. Dans le cas de tournées en d’autres lieux voire à l’étranger, seuls les frais réels seraient pris en compte et facturés, les salaires des artistes étant pris en charge mensuellement par le budget du refuge. Les artistes et gens de culture travaillant pour ces Abris ne pourraient pas être rémunéré pour d’autres tâches, pas de cumul de salaire. Des conventions salariales devraient pouvoir être négocié avec des écarts maximums de salaire, de l’ordre de 1 à 5.

Ces Abris seraient confiés et créés par les élus territoriaux et municipaux en fonction des équipes et de leurs projets. Ces projets devraient nécessairement prendre en compte la réalité des territoires sur lesquels seraient implantés ces refuges. Ces Abris seraient aux bons soins des gens, des habitants. Les budgets devraient correspondre à la réalité chiffrée préalablement du projet (pas de discussion de chiffonniers). L’état participerait au fonctionnement de ces refuges et le ferait afin de compenser les inégalités territoriales.

 

Seraient accolés à ces Abris, dans un cadre conventionnel avec l’ensemble des établissements scolaires, des lieux d’enseignement de pratiques artistiques. Il a, depuis de longues années, été proposé et discuté le partage du temps de l’enfant entre l’instruction, l’enseignement et d’autres activités, le plus souvent sportif. Sans rentrer ici dans l’espace institutionnel de l’éducation, il serait précieux qu’il puisse exister un temps long et quotidien de pratiques artistiques et de fréquentation des œuvres.

 

Non, l’art n’est ni une cerise sur un gâteau, ni un supplément d’âme. L’art est cet espace qui existe entre l’œuvre et celui qui s’en saisi. L’art est un révélateur de la connaissance de soi.

 

Bon tout cela est un petit peu mis bout à bout et doit être discuté voire affiné. Ce n’est qu’un texte participatif.

 

Alain Liévaux

 

(les commentaires sur ce blog seront transmis à l'auteur)

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dimanche 4 décembre 2011 7 04 /12 /Déc /2011 16:54

Philippe Henry a été Maître de conférences au département
Théâtre de l’Université Paris 8 – Saint-Denis. Il poursuit désormais
à titre personnel ses recherches sur la socio-économie du spectacle
vivant et les démarches artistiques en lien avec des populations
d’un territoire donné.

 

Il propose à la réflexion collective deux textes qui viennent nourrir la réflexion collective sur les pratiques artistiques menées avec des populations, ainsi que sur les questions économiques dont il est un des spécialistes.

L'Oizeau rare se fait un plaisir de relayer la diffusion de ces documents

1/ Démarches artistiques partagées #1 :
des processus culturels plus démocratiques ?

 

2/Economie politique de l’art :
un partenariat privé / public à reconsidérer

Cliquez sur les titres, et ils seront téléchargés

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Mercredi 7 octobre 2009 3 07 /10 /Oct /2009 20:57
Au début de l'été, la revue Mouvement m'a demandé un texte sur la transmission pour un prochain numéro. Voilà qui est fait, la revue vient de paraître avec un dossier spécial sur le sujet.
Ci-dessous, mon texte en partage. Pour ensavoir plus, cliquer sur l'image



Transmettre, dans quel but ?

sur l’art, la culture, l’éducation


Nous sommes entrés dans la bataille de l’imaginaire, le grand chambardement, temps troublés où le monde se transforme sous nos yeux, sans que personne ne puisse prédire des lendemains qui chantent, ni même qui fredonnent. Tout change, tout évolue, tout se transforme. Avec les technologies de la communication, le temps et l’espace ne cessent de se réduire ; avec la mondialisation des échanges, le travail se fait rare ; avec les flux migratoires et les métissages, les identités sont incertaines ; avec l’Europe élargie, les frontières se dissolvent ; avec la crise du capitalisme, le réchauffement de la planète, les délocalisations, la démographie, l’individualisme triomphant, Internet, les intégrismes religieux... j’en passe ! Le monde accélère. Rien ne sera plus jamais comme avant ! Une telle mutation anthropologique constitue, pour le champ de l’art et de la culture, comme pour celui de l’éducation, à la fois une chance et une crainte. C’est une chance pour l’émergence d’un monde nouveau, ouvert à toutes les créations et aux inventions du possible, à tous les métissages de formes, à la diversité culturelle si longtemps revendiquée. Mais c’est aussi la crainte de ne rien maîtriser de l’avenir, de voir exploser les valeurs et les codes sociaux qui fondent notre vivre ensemble, de constater le retour des pires régressions, de laisser se diluer le sens même du travail accompli depuis plusieurs décennies, notamment depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le relativisme menace aujourd’hui autant que l’académisme le faisait hier. Dans ce contexte général, deux questions centrales nous sont posées. Quelle éducation ? Quelle culture ?

 

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Mercredi 7 octobre 2009 3 07 /10 /Oct /2009 11:00

"… le fait de croire que le travail est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne… la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail.

Et d’abord, qu’est-ce que le travail ?

Il existe deux types de travail : le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant sur la surface de la terre, ou dans le sol même ; le second, à dire à quelqu’un d’autre de le faire. Le premier type de travail est désagréable et mal payé ; le second est agréable et très bien payé. Le second type de travail peut s’étendre de façon illimitée : il y a non seulement ceux qui donnent des ordres, mais aussi ceux qui donnent des conseils sur le genre d’ordre à donner. Normalement, deux sortes de conseils sont donnés simultanément par deux groupes organisés : c’est ce que l’on appelle la politique. Il n’est pas nécessaire pour accomplir ce type de travail de posséder des connaissances dans le domaine où l’on dispense des conseils : ce qu’il faut, par contre, c’est maîtriser l’art de persuader par la parole et par l’écrit, c’est-à-dire l’art de la publicité..."

 

Celui(celle) qui trouve gagnera le droit de ne rien faire pendant quelques heures !

Ceux qui ne souhaitent pas trop travailler trouveront la réponse ici

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Samedi 30 mai 2009 6 30 /05 /Mai /2009 12:03

Suite à l’article que j’avais rédigé dans le dernier numéro de La Scène, je reçois aujourd’hui de Christophe Girard, adjoint au maire de Paris chargé de la culture, un «droit de réponse» qui sera prochainement publié dans la même revue. Chers lecteurs de ce modeste blog, voici en primeur la teneur de cette missive. Vive le débat public !

Droit de réponse à Jean Gabriel Carasso
Cher Jean Gabriel Carasso
A partir de quelques phrases isolées de leur contexte, vous tirez des conclusions hâtives sur la politique culturelle de Paris en faveur du jeune public et caricaturez mes propos. Je ne peux laisser dire que Paris est restée « sourde et aveugle » à l’enjeu de l’éducation artistique. Si la Ville de Paris n’a pas créé le « centre d’initiative, de ressources et de création pour le jeune public » que vous avez préconisé et que vous souhaitiez diriger, cela ne veut pas dire pour autant que rien n’a été fait.
Depuis 2001, l’une des principales priorités de la politique culturelle de la Ville de Paris est l’éducation artistique et le développement de l’accès à la culture, notamment pour les enfants et les jeunes. La Ville soutient activement des initiatives et des spectacles destinés au jeune public, dans tous les domaines de la création, ainsi que de nombreux projets de partenariat entre établissements scolaires et culturels. Je n’en ferai pas le catalogue ici mais je tiens à citer quelques partenaires emblématiques : le théâtre Dunois, l’Etoile du Nord, le Grand Parquet, le festival Escapades, la Maison du Geste et de l’Image, le cinéma « Studio des Ursulines », les Jeunesses Musicales de France pour le Festival Mino, et maintenant le CENTQUATRE.
L’ensemble des établissements culturels municipaux ont été encouragés à développer des partenariats avec les établissements scolaires et à mener des actions spécifiques en faveur du jeune public. Je peux ainsi évoquer le dispositif « Ecoles amies des musées » avec les musées municipaux, les « ateliers d’orchestre » de l’Orchestre de Paris, le dispositif « musiciens à l’école » de l’Ensemble Orchestral de Paris, les actions pédagogiques du Forum des Images, les visites conçues spécialement pour les enfants à la Maison Européenne de la Photographie, , les nombreux partenariats avec les écoles mis en place par le Théâtre de la Ville, le Théâtre du Châtelet, la Maison de la Poésie et tous les théâtres municipaux.
Le développement d’une offre nouvelle destinée à l’enfance et à la jeunesse fait également partie de la mission des nouveaux équipements culturels de la Ville de Paris. Nous venons d’inaugurer au CENTQUATRE un lieu inédit en France, la « Maison des Petits ». Espace d’art, de jeu et de créativité, elle accueille des enfants de moins de six ans accompagnés de leurs parents. Les artistes résidents au CENTQUATRE y proposeront de nombreux ateliers interactifs et des temps d’échange. Si un tel espace a été conçu dès l’origine du projet du CENTQUATRE, au cœur du 19ème arrondissement de Paris, c’est bien parce que nous sommes convaincus, Bertrand Delanoë et moi-même, que la rencontre avec l’art est indispensable dès le plus jeune âge, et joue un rôle structurant pour tout citoyen.
Savez vous d’ailleurs que la Ville de Paris finance intégralement 218 postes de professeurs de musique et 215 postes de professeurs d’arts plastiques dans les écoles élémentaires, tous à temps plein ? Grâce à ce réseau, tous les enfants des écoles primaires bénéficient d’un enseignement artistique, soit près de 80 000 élèves. Paris est la seule ville en France à financer des postes de professeurs en complément de l’Education Nationale.
L’importance que nous accordons à l’éducation artistique se traduit aussi par un réseau municipal de lecture publique fortement tourné vers le public jeune, puisqu’il compte 42 sections « jeunesse » et 11 bibliothèques spécialisées pour la jeunesse. Le réseau des 17 conservatoires municipaux et des 17 ateliers de création « pirates des arts » menés par Paris Ateliers permet également d’encourager les pratiques artistiques dès le plus jeune âge.
La Ville de Paris a développé, enfin, une politique d’éducation au cinéma et à l’image. Ainsi, plus de 40 000 enfants parisiens sont concernés par le dispositif « Ecole et collège au cinéma », et une manifestation spécifiquement dédiée aux enfants de 2 à 12 ans, « Mon premier festival », a été créée en 2005 en partenariat avec les salles Art et Essai de la capitale.
Au cours de cette nouvelle mandature, un schéma « école et culture » d’envergure sera développé en lien avec Colombe Brossel, adjointe au Maire de Paris chargée des affaires scolaires et Danièle Pourtaud, adjointe en charge du Patrimoine. D’autre part, une attention particulière sera accordée au jeune public dans le cadre de la réforme des théâtres municipaux. Un « pass culture » pour les jeunes de 12 à 16 ans est également à l’étude, ainsi que la création d’un « théâtre européen pour le jeune public », qui a récemment fait l’objet d’un débat passionnant en Conseil de Paris. Enfin, de nouveaux conservatoires seront construits afin de répondre aux demandes d’inscriptions qui sont de plus en plus nombreuses.
« Situation désertique » dites vous ? Si le désert ressemblait au foisonnement culturel de Paris, tous les enfants rêveraient de grandir au Sahara.

  Christophe Girard
Adjoint au Maire de Paris chargé de la culture


Dernier commentaire, avant fermeture définitive : j’évoquais principalement dans mon texte les enjeux du spectacle vivant « jeune public » et l’on nous avance en retour un inventaire à la Prévert. Ne manquent que les ratons laveurs ! Mais il est vrai qu’ils supportent mal les sables désertiques. Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ! Chacun jugera ! Le débat est clos.


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Samedi 28 mars 2009 6 28 /03 /Mars /2009 11:51
Dans un précédent article, je faisait part de quelques réflexions à propos d'un entretien donné à la revue La Scène par Christophe Girard, adjoint au maire de Paris chargé de la culture, concernant la question du "jeune public" dans la capitale. La même revue publie aujourd'hui la réponse approfondie que j'ai rédigée : "Pour le jeune public à Paris". Fidèles (et infidèles) lecteurs de ce blog, voici la primeur de ce texte, largement ouvert au débat public.

Monsieur Christophe Girard, adjoint au maire de Paris,
j’ai souhaité réagir à l’entretien que vous avez donné au magazine La Scène (numéro 51 – décembre 2008) et dans lequel vous évoquez la question du spectacle vivant jeune public à Paris. En 2003, alors que nous avions longuement tenté de convaincre la Ville de Paris et l’Etat de réaliser à Paris un lieu majeur en direction de l’enfance, vous m’aviez confié une mission d’étude concernant le spectacle vivant jeunes publics dans la capitale. Huit mois de travail enthousiaste, de rencontres, de mobilisations, de réflexions avec les responsables des affaires culturelles, avec des artistes, des responsables éducatifs… Au terme de ce processus, je vous remettais un texte intitulé Scènes d’enfances à Paris, indiquant les principaux enjeux de ce domaine et vous suggérant quelques pistes de développement. A la remise de ce document, nous nous étions quittés sur des mots qui résonnent encore à mes oreilles : « l’année prochaine (2004) sera une année de mobilisation. Nous travaillerons avec l’élu à la jeunesse et l’élu à l’éducation… » Depuis, plus rien. Six années de silence, ou presque ! Triste destinée, bien connue des consultants ! Une éphémère Mission jeunes publics fut bien créée mais aussitôt ensablée, faute sans doute d’une volonté politique affirmée. Je me suis abstenu, depuis, de tout commentaire.
Dans le dernier numéro de La Scène, vous revenez sur ce thème du jeune public en affirmant notamment : « Chacun des théâtres municipaux mène une action, comme le Châtelet, le dimanche matin. Je trouve que le public y est plutôt très blanc, venant sans doute des quartiers favorisés. J’ai un projet de «salle immatérielle» pour diffuser sur Internet des spectacles pour ceux qui ne peuvent se payer un billet dans une salle et qui pourront ainsi accéder à cette production…
Je suis d’accord sur le fait que Paris peut mieux faire. Mais l’offre de Paris n’a rien à voir avec celle d’une ville de banlieue qui n’a qu’un théâtre, un musée… Jean-Claude Camus (Théâtre de la Porte Saint Martin) propose des tarifs à 15 euros pour le jeune public. Pour un privé, qui l’assume, c’est un très beau geste. Cela reste 15 euros. C’est impossible pour une famille modeste. Mais ne comparons pas, s’il vous plaît, en termes d’offre, ce dont Paris regorge, comparé à toutes les villes de province ou de banlieue. »
Pour le dire simplement, ces quelques phrases ont heurté profondément le militant de l’éducation artistique et culturelle, mais plus simplement le citoyen, l’éducateur, le parent que je suis, accablé par une telle faiblesse d’analyse et de compréhension de ce qui se joue autour de la question du jeune public. Puisque l’occasion m’en est donnée, je voudrais apporter ici quelques éléments de réflexion que je livre au débat public !

LA BATAILLE DE L’IMAGINAIRE
Dans le monde en bouleversement qui nous entoure, marqué par la marchandisation généralisée des idées, des images et des émotions, exacerbée par la multiplication des représentations de toute nature et par le développement des technologies nouvelles, nous sommes au cœur d’une bataille de l’imaginaire, d’un combat sans merci entre l’œuvre et le produit, entre la complexité artistique et le simplisme du divertissement marchand. Le « temps de cerveau disponible » est désormais la denrée la plus recherchée, sur les chaînes de télévision comme sur d’innombrables sites Internet, pour être vendue aux plus offrants des annonceurs sans vergogne. Bernard Stiegler le rappelle souvent, avec pertinence : « On avilit les gens pour vendre et que tombent toutes barrières à la consommation. Ce système produit ainsi un populisme économique qui est la véritable origine du populisme politique parce qu’il engendre une grande misère symbolique.  » Voilà pour le contexte général.
Les plus jeunes d’entre nous, enfants et adolescents, sont les cibles principales de ce matraquage publicitaire (et idéologique), à qui l’on tente d’inculquer dès le plus jeune âge le réflexe du consommateur, sans le moindre souci éducatif. Les éducateurs ont le plus grand mal  fixer l’attention des plus jeunes sur les savoirs ou les activités éducatives qu’ils leur proposent de partager. Observons, au passage, que si la publicité est désormais limitée sur les chaînes publiques de télévision, elle demeure avant vingt heures et en matinée, c’est-à-dire aux heures principalement consacrées aux programmes pour la jeunesse. Disposition hautement signifiante, récemment dénoncée par mon ami Philippe Meirieu . Chacun sait, d’expérience, combien les enfants sont sensibles, de plus en plus jeunes, aux sollicitations commerciales comme aux violences diverses, réelles ou symboliques, qui leur sont proposées : images de guerre, de mort, de pornographie… En vérité, c’est leur enfance même qu’on leur vole, sans état d’âme ! Voilà pour l’enjeu principal.

UN MOUVEMENT INTERNATIONAL
En France, comme dans de nombreux pays du monde, des artistes (de théâtre mais également de la chanson, de la danse, de la littérature, du cinéma…) associés à des éducateurs, enseignants ou militants éducatifs progressistes, comme à des responsables culturels engagés, ont développé depuis des années un mouvement artistique original qui s’adresse en priorité à l’enfance. Recherches, créations, structures, compagnies, réflexions, colloques, publications, festivals, formations… Les initiatives n’ont pas manqué pour faire de ce que l’on nomme le jeune public, un secteur majeur du travail culturel, au carrefour de l’art et de l’éducation. Des réalisations significatives ont vu le jour : à Lyon, à Lille, à Marseille, à Reims, à Quimper, à Strasbourg, des structures spécialisées travaillent sur ces questions. A Sevran, à Montreuil, à Sartrouville, à Nanterre, à Saint-Denis des municipalités de banlieues s’engagent sur ce secteur. Au Québec (la Maison Théâtre de Montréal), en Belgique (la Montagne magique à Bruxelles), en Italie, en Suède, aux Pays-Bas, en Allemagne, au Danemark… ont émergé des projets significatifs de très grande qualité. Bref, il existe aujourd’hui un véritable mouvement international, à la fois artistique et éducatif, qui se tourne vers l’enfance. Voilà pour les faits.
Au-delà des milieux spécialisés, de plus en plus de responsables culturels, éducatifs et politiques prennent conscience de l’importance de ce domaine. Un grand nombre de structures culturelles s’attachent aujourd’hui à inscrire tout ou partie de leur action en direction de l’enfance. Les politiques eux-mêmes s’intéressent à la chose. La dernière campagne présidentielle a montré combien l’ensemble des courants politiques de notre pays inscrivait l’éducation artistique comme une priorité - parfois la seule idée ! - d’une politique culturelle à venir. Les ministères de la culture et de l’éducation nationale affichent désormais (au moins dans les mots, car l’action est plus douteuse) cette priorité. Nombre de collectivités territoriales ont également pris la mesure de ces enjeux, qui se mobilisent autour de ce thème. Les villes d’Annecy et de Nanterre proposent depuis longtemps des parcours culturels aux enfants des écoles ; celle Toulouse reprend aujourd’hui une proposition similaire dans son nouveau projet culturel ; la ville de Lyon s’attache plus particulièrement à la petite enfance ; le département de Loire-Atlantique a mis en place un programme d’éducation artistique volontariste dans l’ensemble des collèges… J’en passe ! Voilà pour l’évolution.

UN ENJEU POUR PARIS

Or, dans ce contexte général, la Ville de Paris est restée quasiment sourde et aveugle à ces préoccupations. La majorité municipale à laquelle vous appartenez n’a pas été à ce jour, plus que la précédente, à la hauteur des enjeux évoqués. Le mouvement artistique tourné vers les jeunes publics est resté bloqué aux portes de la ville et les murs des boulevards périphériques paraissent infranchissables. Aucune politique ambitieuse, à la mesure d’une ville capitale, n’a été envisagée. Aucune structure, aucun dispositif, aucun budget significatif, aucune aide véritable à la création, aucun temps fort d’envergure, aucun travail de formation des accompagnateurs… Et ce n’est pas le soutien modeste apporté à quelques aventures méritoires (Théâtre Dunois, Théâtre de l’Est Parisien, Festival Escapades…), moins encore, vous en convenez, l’expérience que vous citez (le théâtre de la Porte Saint-Martin à 15€ la place !) qui masqueront une situation quasi désertique. Voilà pour le constat !
J’ajoute, puisque vous y faites allusion, deux mots sur votre projet de « salle immatérielle » qui devrait permettre aux enfants pauvres de voir sur Internet les spectacles que les enfants riches verraient dans les salles. Outre que je n’imagine pas une seconde les enfants de mon quartier, Belleville ou Ménilmontant, se précipitant sur les ordinateurs - qu’ils n’ont pas - pour assister à des spectacles… qu’ils ignorent, avez-vous réellement mesuré le sens de cette proposition ? On pourrait suggérer aussi un « restaurant immatériel » qui permettrait à ceux qui ont faim de voir, en direct sur Internet, ce que d’autres ont dans leurs assiettes ? Trêve d’ironie, allons à l’essentiel !
Vos priorités depuis 2002 ont été, comme le font d’ailleurs la plupart des responsables depuis des décennies, à la consolidation de l’offre artistique, à la mise en œuvre de nouvelles structures (le 104, Trois Baudets, Métallos, Gaîté Lyrique…), à une meilleure répartition territoriale. Soit ! Ces éléments sont sans doute justifiés et probablement utiles, l’avenir le dira. Ils ne font cependant qu’ajouter des dispositifs aux dispositifs, des structures aux structures, sans se préoccuper véritablement des dispositions des gens à se les approprier, notamment les plus éloignés pour des raisons sociales, culturelles ou générationnelles. Or, sans initiation, sans sensibilisation, sans formation des nouveaux publics, et avant tout des plus jeunes, les mêmes causes produiront inévitablement les mêmes effets. A savoir, une démocratisation toujours limitée et une reproduction sociologique permanente des publics concernés.
Pour toutes ces raisons, et quelques autres, c’est une véritable « politique de l’enfant spectateur » que je vous invitais à réaliser dès 2003, et que je réitère ici, pour faire de Paris une capitale de l’enfance et de la culture. Les idées ne manquent pas, elles ont été maintes fois formulées : aider résolument la recherche et la création, soutenir véritablement un réseau de lieux et d’actions de qualité, mobiliser les théâtres municipaux, former les animateurs de centres de loisir, mobiliser les enseignants et les parents, accueillir les aventures les plus significatives du monde, organiser un temps fort pertinent, faire de ce thème un élément majeur du « Grand Paris »… Bref, mener une politique du jeune public ambitieuse, innovante et volontariste, à la mesure de la capitale et des enjeux évoqués. Il y a urgence !
Suite à la publication de votre entretien, j’avais rédigé sur mon blog  un billet d’humeur auquel vous avez bien voulu répondre, m’informant de quelques projets en cours : « faire du jeune public un axe central de la réforme des théâtres municipaux… lancer une étude sur l’opportunité et les modalités de création d’un Théâtre européen pour le jeune public à Paris… développer le schéma «école et culture» notamment pas le biais de jumelages entre établissements scolaires et établissements culturels… ». Dont acte ! Je note cependant que ces propositions n’apparaissaient nullement dans votre entretien à la Scène et qu’elle ne modifient en rien, sur le fond, les réflexions ci-dessus. Si ces quelques arguments peuvent inciter à poursuivre l’effort et aider à convaincre vos collègues d’y accorder les moyens nécessaires, ce petit texte ne sera peut-être pas inutile.

Jean-Gabriel Carasso
(dans la revue La Scène n°52, Printemps 2009)

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Mardi 10 février 2009 2 10 /02 /Fév /2009 13:45
Dans le précédent article, je faisais part de la création du Conseil de la création artistique.
Mon ami Kasimir Bizou, plus courageux que moi, a rédigé le petit texte ci-dessous qui dit en grande partie ce que j'en pense. Place à Doc Kazimir


Beaucoup, même à gauche, vont saluer l'apparition du "Conseil de la création artistique" dans le paysage de la politique culturelle,  pour trois raisons sensées faire honneur  à la grandeur de notre république :
 

1 - d'abord parce que l'objet du dit conseil porte sur "l'excellence artistique" ce qui indique un souci de qualité  bienvenu face au déferlement du "tout culturel". Ainsi, le  conseil chassera des terres de la culture française les artistes aux oeuvres médiocres. Et ceci sous l'autorité directe du chef de la république, devenu par le fait,   pourvoyeur de l'excellentissime "qualité" des arts ...Le décret ne triche pas avec ce role du pouvoir :"Le Conseil de la création artistique est présidé par le Président de la République" . Il est composé de personnalités qualifiées, choisies en raison de leurs compétences dans les différents domaines de la création artistique" et sa mission est "d'éclairer les choix des pouvoirs publics en vue d'assurer le développement et l'excellence de la création artistique française".

 2 - Prometteuse aussi, cette initiative de Nicolas Sarkozy  car les avis du dit Conseil guideront le président dans son ambition de stopper le long déclin culturel de la France.
 
On lit sans peine et, à deux reprises, que l'excellence artistique permettra d'améliorer la diffusion de l'art de France à l'étranger. On ne peut s'empêcher d'entendre que l'enjeu est le  "rayonnement" de notre pays dans le monde pour nous permettre de redevenir le phare des arts pour la planète et faire taire les méchantes langues qui doutent de notre capacité à demeurer le coeur des Lumières !
 
On retrouve ici l'ambition que le gouvernement annonçait aux parlementaires dans son PAP (projet annuel de performances)  2009 curieusement ignoré des milieux culturels. On y lisait déjà en clair : " Dans un contexte d’accroissement des échanges et de l’intensification de la compétition internationale, le plan de revalorisation du marché de l’art français sera mis en oeuvre pour renforcer l’attractivité de la France face notamment aux  Etats-Unis et à la Grande-Bretagne. Ce plan a pour objectifs principaux de valoriser le rôle des collectionneurs etc ...". Applaudissons ! En période de  crise généralisée et de luttes implacables de tous contre tous sur les marchés mondiaux, il était temps que les artistes de notre pays, parce qu'ils sont des français soucieux de défendre leur patrie, contribuent à ce combat collectif de "la diffusion la plus large, notamment à l'étranger". Grace au Conseil de la création et à son excellence, nos artistes patriotes seront les bataillons d'élite d'une renommée mondiale retrouvée. La Nation d'abord, et les artistes au service de sa grandeur... Et pour les les oeuvres capitales de  l'Humanité, chères à Malraux, on verra plus tard, quand la France aura retrouvé sa position artistique dominante !
 
3 - Troisième puissante raison : si le conseil donne de bons avis,  l'art de France sera espéré et attendu des acheteurs, toujours à l'affût d'acquérir des oeuvres dont le prix de marché révèle leur valeur artistique singulière. Succès pour le Conseil s'il nous débusque un Damien Hirst en veau d'or spéculatif vendant, le même jour,  54 de ses oeuvres pour un total de 88,94 millions d'euros  ! La  balance des paiements sera sauvée par l'art français enfin devenu compétitif, sur le marché des échanges symboliques comme des échanges spéculatifs en équivalent universel.
 
Devant tant de glorioles, sans doute bien partagées par les républicains des arts, on ne peut qu'ironiser en silence et espérer un peu de lucidité de la part de la démocratie !
 
Disons ainsi aux concitoyens qui le savent depuis longtemps que "l'excellence artistique" est une blague de potache pour président de la république, un colifichet pour lui faire croire qu'il détient aussi un pouvoir sur les arts. Chacun sait que nul ne peut prétendre détenir les clés des valeurs esthétiques qui s'imposeraient à la nation, au nom de l'intérêt général. Comme le rappelait il y a déjà longtemps Yves Michaud "les valeurs esthétiques me paraissent des leurres parfaits : la forme dans laquelle se drape l'ignorance". C'est presque déshonorant pour le président de devoir lui rappeler ce principe élémentaire qui régit le monde de l'art, dans une société de liberté.

Si on voulait pardonner au président,  on pourrait lui rappeler que depuis Louis le treizième, l'Académie française est déjà là pour dire "l'excellence". Pourquoi alors chercher ailleurs ? On pourrait ajouter que le ministère de la culture le fait  aussi, par sa nature même puisque son décret constitutif lui donne mission depuis Malraux de sélectionner les "oeuvres capitales de l'Humanité"? Pourquoi rajouter  une nouvelle couche de sélectionneurs ? Tout simplement parce que l'excellence des uns ne sera jamais l'excellence des autres et qu'en matière d'art, la qualification de la valeur artistique est une affaire de luttes de positions  pour imposer un point de vue sur le sensible. L'excellence pour le baroque ne sera jamais l'excellence pour le TRIP-HOP,  même s'il y a toujours de grands naïfs pour croire que la musique est comme  la République, «  une » et » indivisible ».

On devrait tous tenir au principe élémentaire  que, dans une société de liberté, l'évaluation du « sensible », en général, et des pratiques artistiques, en particulier, ne peut jamais être réglée par l'autorité publique  avec neutralité ou avec  impartialité et encore moins avec transparence.  D'ailleurs, l'Etat le sait bien puisque disent les arrêtés officiels, les experts qui sélectionnent "l'excellence"  "sont tenus au strict secret de leurs délibérations" ! Est ce que, seul, Nicolas Sarkozy l'ignore ?
 
La première conséquence désastreuse de cette approche politique des arts se laisse voir aisément. Comme il lui est demandé par décret,  le Conseil devra dire les "bonnes pratiques" de la création. Qu'arrivera -t- il aux artistes qui auront d'autres pratiques que celles de l'excellence  ? L'écho administratif ne tardera pas : "puisque vous n'êtes pas dans les bonnes pratiques de l'art, vous ne pouvez plus bénéficier du régime spécial de l'intermittence "! Les artistes rejetés dans les wagonnets de la médiocrité seront remis au régime des travailleurs ordinaires ! CQFD
 
Une autre conséquence est tout aussi lourde pour l'avenir de notre situation dans le monde : Monsieur Sarkozy a oublié les devoirs culturels internationaux qui s'imposent au Président de la République française. En effet, notre pays  ne peut pas chercher  à la fois à "rayonner" c'est à dire à imposer sa puissance artistique au monde et, en même temps, à honorer sa signature des accords internationaux sur la "diversité culturelle". Pour ceux qui l'auraient oublié, donc pour le président , nous avons solennellement promis de favoriser le développement d'industries culturelles autonomes dans les pays en voie de développement . Devant toutes  les parties signataires de la convention UNESCO sur la diversité culturelle, la France a affirmé la nécessité de la "coopération et la solidarité internationales dans un esprit de partenariat afin, notamment, d’accroître les capacités des pays en développement de protéger et promouvoir la diversité des expressions culturelles". Avec le nouveau "struggle for arts" du Conseil de la création, cet article 1 de la convention de 2005 n'a plus de sens pour nous .

Le président étant pragmatique et réaliste, il préfère promouvoir la réussite de nos combattants de l'art français à l'étranger que ces valeurs idéales de solidarité et de respect culturel mutuel. Il ne lui reste donc plus qu'à dénoncer notre signature des accords de l'Unesco sur la diversité culturelle.
 
Finalement on peut prévoir, sans trop de risque, que par sa naïveté à vouloir maîtriser   l'excellence artistique  et par sa volonté nationaliste de soumettre les autres à l'art français, alors que l'enjeu est dans la construction de rapports solidaires entre les artistes du monde entier, cette machine de guerre qu'est le conseil de la création se  fracassera d'ici peu sur les principes qui l'ont institués.
 
Il aurait mieux valu réfléchir un peu plus, en commençant par renoncer au  mythe de l'art qui dit son nom, ses valeurs et, en plus, son identité française.( la création artistique française" dit sans ambages  le décret). Il aurait mieux valu considérer que cet univers de l'art est  fait de mouvements, d'inventions, d'expérimentations et que sa vertu première est de nourrir le parcours de chacun d'entre nous de références nouvelles qui construisent notre représentation autonome du monde, sans subir la tutelle personnelle du président guidant nos choix !!! Et si « l'excellence artistique » devait exister, nul ne sait pour autant quels réseaux la feront naître d'ici ou d'ailleurs, mais à coup sûr, dans le dos des procédures rigides qui voudraient en unifier la source !

Le président aurait dû,  simplement, affirmer  qu'investir dans les arts signifie diversifier  au maximum les opportunités d'expérimentations artistiques dans tous les domaines  de notre vie collective,  mais aussi organiser leurs interactions, dans le respect de la dignité culturelle de chacun. Au lieu de désigner des fantomatique "arts excellents", il fallait plutôt encourager, partout les débats sur ce qui fait art et culture pour les uns pour les autres, dans la ville, au travail, dans la rue et ailleurs, dans tous nos territoires de vie.

Au fond, s'il avait vraiment voulu  "taper dans la fourmilière", au lieu simplement d'en reconstruire une au plus près de l'Elysée, il lui suffisait de relire Filliou et de faire du principe de la "création permanente - bien fait, mal fait, pas fait", le credo de sa politique, en affirmant que "l'art, c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art". Plutôt que l'art national rayonnant sur les autres, le Président aurait dû défendre l'expérimentation artistique comme condition d'émancipation,  reprendre à son compte les principes des  "droits culturels dans une société de liberté" et étendre cette belle ambition aux décideurs publics  locaux, dans le droit fil de l'Agenda 21 de la culture.
  
Reste à penser que l'excès de naïveté du président Sarkozy dans cette affaire  de l'art conquérant fera prendre conscience aux politiques et aux acteurs culturels de bonne volonté qu'il est temps de reconstruire la politique culturelle sur les valeurs humanistes universelles négociées à l'Unesco, non sur des calculs nationaux. Il n'est en tout cas jamais trop tard pour réagir.
 
 Doc Kasimir BISOU
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Dimanche 29 juin 2008 7 29 /06 /Juin /2008 12:39
Les militants pédagogiques, dans et hors l’école, sont aujourd’hui sur la défensive, attaqués de partout sous prétexte de « pédagogisme post soixante-huitard », de « libéralisme libertaire » par les réactionnaires restaurateurs de tout poil qui peuplent désormais nos institutions, nos médias… Comme le dit crânement notre Premier ministre, la grande victoire de la droite est avant tout une victoire idéologique : « nous avons gagné la bataille des idées contre le relativisme culturel de la gauche ! » Il importe donc, dans l’adversité, de réaffirmer quelques valeurs simples. Ce que fait PHILIPPE MEIRIEU dans un beau texte né d’une conférence faite récemment auprès des CEMEA (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active). Analyse et propositions. Extraits :

« Contrairement à ce que pensent certains de nos amis, je ne suis pas de ceux qui pensent que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, celui de l’Education nationale par exemple.
Je pense qu’en effet il y a une baisse du niveau et que, à force de nier l’évidence, on se discrédite et l’on se ridiculise. Cette baisse n’est pas globale, ni dans tous les domaines, mais elle existe dans des secteurs où elle a été mise particulièrement en évidence – l’orthographe, la grammaire – mais aussi pour ce qui est des repères historiques et culturels… Continuons à nier cette réalité et nous ne parviendrons pas à ce que les étudiants à l’université soient à même de manipuler correctement le français à l’écrit par exemple.
Je voudrais souligner aussi que « Oui ! » il y a des établissements difficiles où même les militants pédagogiques que nous sommes ne mettraient pas systématiquement leurs enfants. Certains établissements sont de « vrais barils de nitroglycérine », dont on ne sait pas s’ils pourront subsister longtemps et s’il ne faudra pas y faire entrer bientôt des mercenaires pour pouvoir y enseigner.
Je voudrais également dire que « oui ! », il y a eu des caricatures de l’Education nouvelle, caricatures qui nous ont particulièrement desservis. Il y a eu des amalgames entre certaines formes de « libertarisme » et l’Éducation nouvelle. Et je ne vise pas là particulièrement « Mai 68 » qui est un moment historique important d’une extraordinaire richesse et complexité que l’idéologie ambiante a tendance à confondre avec une simple convulsion de l’individualisme libertaire.
L’Éducation nouvelle, contrairement aux lieux communs qui traînent un peu partout, ne s’est jamais reconnue dans Libres enfants de Summerhill, même si certains de ses militants ont été fascinés par cette expérience. De même, l’Éducation nouvelle n’est pas réductible à la non-directivité, apparue bien plus tard et si mal comprise : là où il n’y avait à trouver, selon l’expression de Daniel Hameline qu’une « hygiène mentale » capable de nous dégager de nos velléités d’emprise, on a cherché indûment un système d’enseignement et une théorie de la culture.
De même, l’Éducation nouvelle n’a pas à endosser toutes les dérives d’une didactique technocratique et jargonneuse, qui n’a rien à voir avec ses principes, escamote la question du sujet comme celle de la relation pédagogique, oublie la dimension anthropologique et philosophique de la transmission. Il ne faut pas, par une sorte de solidarité inutile avec des « réformateurs didacticiens » - qui ne nous la rendront pas, d’ailleurs ! – défendre l’indéfendable ou s’excuser de ce que nous n’avons pas fait.
Tout cela, évidemment, n’est pas très « pédagogiquement correct ». Pour autant, je ne suis pas de ceux qui disent que le passé est merveilleux et qu’il faut revenir au temps où les enfants obéissaient « au doigt et à l’œil » (ou « à la loi et à l’œil », selon un célèbre lapsus). Mais je pense que, dans les dix dernières années, nous sommes restés sur une position beaucoup trop défensive. Face à des retours en arrière revendiqués ou à des positions ouvertement réactionnaires, nous avons été acculés à défendre le statu quo… qui nous apparaissait, quand même, moins mauvais que ce qu’on nous proposait. Et, au bout du compte, nous avons même, parfois, été amenés à défendre l’état actuel du système comme si nous en étions responsables et comme si nos idéaux avaient été réalisés.
Ainsi les militants pédagogiques, face aux attaques de ceux qui proposaient le retour aux « bonnes vieilles méthodes » pour lutter contre la baisse de niveau, se sont-ils mis parfois dans une posture de déni, en rupture avec leur « insurrection fondatrice » : « Mais non, tout va bien, le niveau n’est pas si mauvais, les jeunes ne posent pas de problèmes, les classes fonctionnent bien, etc. » La presse, les médias, par les configurations des débats qu’ils ont organisés – un partisan du retour au passé contre un « pédagogue » - nous ont placés en situation de défendre d’hypothétiques acquis sans pouvoir montrer le caractère de rupture de nos propositions. Au point que, pour l’opinion publique, nous sommes devenus les partisans de l’immobilisme contre ceux du mouvement !
Moi-même, alors que je me définissais comme un insurgé, j’ai ainsi été perçu souvent comme un défenseur du statu quo par ceux et celles qui, en réalité, ne voyaient en moi qu’un obstacle à leur désir de revenir en arrière. Il m’est alors arrivé d’être en situation de défendre l’indéfendable, de chercher désespérément des progrès dans un système dont je condamnais complètement le mode de fonctionnement, de prétendre que les choses n’allaient pas si mal, alors que toute mon énergie venait de mon désir de les transformer. »…

***
… « Certains d’entre eux sont mus par une réelle angoisse et de bonne foi. Il existe des parents qui ont peur devant le comportement de leurs enfants et se sentent complètement perdus. Il existe des enseignants, complètement désarmés face à ce qu’ils rencontrent dans leurs classes. Il existe des acteurs sociaux, dans tous les domaines, qui ne voient d’autre solution à la situation actuelle que la répression.
L’autoritarisme se nourrit de ce phénomène de société, y compris pour enrôler un certain nombre de nos concitoyens qui ne sont a priori ni conservateurs, ni autoritaristes, mais qui, simplement, se disent que, si, dans les années 1950 où la société était très normée, il était nécessaire de développer des enclaves libertaires, aujourd’hui, quand la société est devenue hyper libertaire, il est nécessaire de développer une éducation très normée normées. Et les gens qui développent ce discours ne le font pas toujours dans une perspective réactionnaire, mais quelquefois dans une perspective de simple rétablissement de l’équilibre… Car il faut se souvenir que les intellectuels de la première partie du 20ème siècle considéraient l’école comme un lieu de la « pédagogie noire », très normée – collèges jésuites, internats « terribles »… et que Summerhill, par exemple, était une enclave libertaire qu’il fallait faire exister contre ce système hyper normatif. Aujourd’hui les mêmes intellectuels, parisiens pour la plupart, considèrent que, dans un système très « libéré », tant au plan familial que social, l’école doit fonctionner en instituant des enclaves de normalisation absolument indispensables.
Il nous faut prendre conscience de ce mouvement de balancier qui relève de réflexes sociologiques explicables, mais ne constitue en rien une « théorie de l’éducation » acceptable. Impossible de confondre la pédagogie – en tant que réflexion rigoureuse sur les conditions d’émergence d’un sujet, à la fois intégré dans une histoire et libre de prendre ses distances avec elle – avec des réactions de peur collective, des emballements médiatiques et des calculs politiciens. Notre avenir ne peut dépendre de coups de boutoir d’un côté ou de l’autre. Pas plus que la société répressive du XIXe et du début du XXe siècles n’appelait « automatiquement » une éducation libertaire, la société libérale n’appelle une éducation répressive. Les sociétés, quelles qu’elles soient, appellent une véritable éducation cohérente avec leurs finalités. Et, pour ce qui nous concerne, nous avons besoin, je crois, d’une véritable éducation à la démocratie : une éducation de sujets capables de comprendre le monde dans lequel ils vivent, d’échapper à toutes les formes d’emprise et de s’associer pour chercher ensemble le bien commun."...

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Vendredi 4 avril 2008 5 04 /04 /Avr /2008 21:35
Souvenez-vous, il y a quelques mois. L'époque était à la démocratie participative. Chacun était invité à dire son mot... C'est décidé, je continue. Il m'arrive d'écrire quelques notes sur la culture et ses politiques, qui pourraient se trouver réunies prochainement dans un livre. J'ai décidé de tenter l'expérience : mettre à votre disposition au fur et à mesure quelques passages rédigés. Pour avoir votre avis, vos commentaires éventuels... Voici le premier coup de clavier...

Vive la démocratisation culturelle !

« La démocratisation culturelle est un échec ! » Cette affirmation est une des denrées les mieux vendues sur le marché des idées simplistes sur la culture et des politiques culturelles. Espérée depuis Malraux, voulue par d’innombrables acteurs de la création et de la diffusion artistique, relayée par de très nombreux élus et responsables territoriaux depuis les années 50, la politique de « démocratisation » serait « objectivement » la cause de toutes nos difficultés.  Le thème est repris à gauche comme à droite. Exemples. « Les politiques culturelles mises en oeuvre depuis la création du ministère de la culture en 1959 ont rompu avec les ambitions démocratiques issues du front populaire et de la libération. Ces politiques publiques n’ont eu aucun impact en matière de démocratisation. C’est le constat établi, pour une longue période - de 1973 à 1998 -, par l’observation de la progression des pratiques culturelles des classes populaires, en particulier celles des employés et des ouvriers. A la lecture de ces données, on sait aujourd’hui que l’objectif de démocratisation d’André Malraux et de ses successeurs ne fut qu’un mythe. Il faut donc faire porter la critique sur les principes fondateurs d’une politique d’Etat dont les effets de redistribution sociale n’ont pas été concluants. » écrit Philippe Livar  (La Forge). Argument de gauche ! « Les acquis de cette politique sont considérables : une offre artistique foisonnante, des musées et des monuments rénovés, un cinéma rivalisant avec la production internationale. Ces succès ne doivent cependant pas faire oublier les lacunes et les ratés : un déséquilibre persistant entre Paris et les régions, une politique d'addition de guichets et de projets au détriment de la cohérence d'ensemble, une prise en compte insuffisante des publics, et surtout l'échec de l'objectif de démocratisation culturelle. De fait, notre politique culturelle est l'une des moins redistributives de notre pays. Financée par l'argent de tous, elle ne bénéficie qu'à un tout petit nombre » affirme Nicolas Sarkozy, Président de la République dans sa « lettre de mission »  à Christine Albanel, ministre de la culture et de la communication. Argument de droite ! Cherchez la différence !
Bien d’autres textes et prises de position de responsables politiques, institutionnels, universitaires, journalistes, professionnels… reprennent en chœur les mêmes arguments. Et puisque « l’échec » est avéré, pourquoi ne pas jeter ensemble le bébé et l’eau du bain ? Et la baignoire avec !

Bref, il serait urgent d’en finir définitivement avec cette illusion démocratique qui affirmait naïvement vouloir « élargir le cercle des connaisseurs » en aménageant des espaces culturels, en présentant des œuvres artistiques et en mobilisant les publics par une « action culturelle » aussi ringarde qu’inutile. Il convient dorénavant « d’éduquer » ce peuple qui, malgré tous les efforts consentis, rechigne à s’abreuver aux fontaines des institutions culturelles, pourtant toujours plus nombreuses, mises à sa disposition. Vive l’éducation artistique et culturelle ! désormais unanimement encensée. Hormis ce slogan d’absolu consensus et de malentendus profonds (qui confond l’éducation et les enseignements, les pratiques artistiques et l’histoire des arts), les potions magiques suggérées sont aussi multiples que les médecins qui se penchent sur le malade. Pour en finir avec « la crise », avec le «malaise » ou avec « l’impasse», il faut résolument « réformer », « refonder », « métamorphoser », « diversifier », «décentraliser », « privatiser »… la culture et ses politiques. Le plus radical des remèdes étant suggéré par notre Grand Timonier, dans sa lettre historique à sa collaboratrice ministre : « … Il est décidé d'abandonner les politiques qui ne marchent pas au profit de politiques qui marchent… » Sommet de complexité intellectuelle ! Bon sang, mais c’est bien sûr ! Il suffisait d’y penser !
Allons à l’essentiel. Tordons le cou à cette affirmation. Non, la « démocratisation culturelle » française, menée depuis une cinquantaine d’année, n’est pas un « échec ». Elle constitue même un grand succès pour les très nombreux acteurs qui s’y sont engagés. Des années cinquante à aujourd’hui, la France de la culture s’est profondément transformée. Les offres culturelles les plus diverses se sont répandues sur le territoire. Quelle ville n’a pas actuellement son centre culturel, son théâtre, son musée, son (ses) festival(s), son centre d’art contemporain… ? Quelle région se trouve dépourvue de compagnies, d’orchestres, d’ensembles chorégraphiques… ? Combien sont-ils les « professionnels » de la profession qui ont accompli dans ces domaines (et qui accomplissent) des parcours (parfois des « carrières) difficiles, dignes et respectables ? Ils seraient trop nombreux, dit-on aujourd’hui, qui grèvent paraît-il les budgets des Assedic ou les subventions publiques qu’il faudrait réduire d’urgence ! Un «échec », cet aménagement du territoire, ce développement considérable de professions associées aux actions culturelles ? Et les publics : ces millions d’individus qui fréquentent les lieux et les spectacles, les expositions et les concerts, plus nombreux que ceux des stades de football, quantité négligeable ? Un « échec » que d’arriver à les mobiliser autour de phénomènes artistiques parfois « non identifiés », complexes, difficiles, incertains ? L’honnêteté et le respect du travail accompli poussent à reconnaître que tout cela n’était pas gagné d’avance, ni même que cela soit acquis définitivement.
La « démocratisation culturelle » était un projet humaniste et politique, un espoir partagé, une utopie collective essentielle sans laquelle tout cela n’aurait sans doute jamais été réalisé. Il se pourrait, d’ailleurs, que cette notion serve encore un moment de point d’appuis (ou de point de fuite), justifiant pour beaucoup de nos concitoyens les financements publics qui sont accordés aux politiques culturelles.
Car quoi ! Imaginons que cette perspective soit définitivement abandonnée. Terminée, la préoccupation de «l’exigence artistique pour le plus grand nombre ». Enterré, l’espoir de « conquête » ou « d’élargissement » des publics. Table rase sur tout ce qui a été construit depuis tant d’années. On ferme les musées, les bibliothèques, les scènes nationales… Un responsable politique pourrait écrire alors à sa ministre : « La démocratisation culturelle, c'est… veiller à ce que les aides publiques à la création favorisent une offre répondant aux attentes du public... Vous exigerez de chaque structure subventionnée qu'elle rende compte de son action et de la popularité de ses interventions, vous leur fixerez des obligations de résultats et vous empêcherez la reconduction automatique des aides et des subventions. » Pour faire du chiffre, les musées, par exemple, seront gratuits. Mais pourquoi pas les théâtres, les concerts, les expositions, les cinémas ? Mieux, réhabilitons le « théâtre obligatoire » comme le suggérait Karl Valentin, là au moins les statistiques seraient valorisantes ! Et pour l’élitisme, voyez ARTE et France Culture ! Ce sera bien suffisant. Le populisme en lieu et place du populaire, l’audimat en guise d’évaluation, la «culture du résultat » comme seul critère de soutien et le tour est joué ! Nous y sommes !

Entendons-nous : à l’évidence, les politiques culturelles de ces cinquante dernières années n’ont pas eu que des succès. Bien des éléments peuvent, doivent être modifiés, adaptés, développés dans l’approche et la mise en œuvre de ces actions. Mais prétendre à l’échec absolu est une aberration. Ou alors, le même raisonnement devrait être appliqué à bien d’autres domaines de la vie publique : « l’échec » de l’Ecole républicaine (malgré le budget de l’éducation nationale, il reste des illettrés et tous ne sont pas ingénieurs à la sortie…) Vite, favorisons l’autorité, les fondamentaux, le travail, le mérite… et l’école privée ! Mais aussi « l’échec » du système public de santé (malgré le trou de la sécu, il reste des gens malades, parfois même des morts…) Ou encore, « l’échec » de la politique des transports (il reste des embouteillages dans les villes, des accidents sur les routes…), de la politique économique (il reste des chômeurs), de la politique sociale (il reste des smicards), de la politique de sécurité (il reste des agresseurs…), de la politique d’immigration (il reste des clandestins et des immigrés non intégrés…) J’en passe ! Cinquante années n’ont pas été suffisantes pour résoudre définitivement touts ces problèmes. Certains poussent le raisonnement et dénoncent en réalité « l’échec »… de la démocratie elle-même ! Il est vrai que ce système est dangereux. Incertain ! Il ne répond pas au principe de précaution, amène parfois les « socialo-communistes » au pouvoir. Pire : la plupart des dictateurs n’ont-ils pas été « démocratiquement » élus ? Vite, instituons, comme le propose Guy Bedos, un « permis de vote » (il y a bien un permis de conduire, un permis de chasse, un permis de séjour, un permis de travail…) ? Elire un dirigeant n’est-ce pas plus important que de tirer un lapin ?
Mais revenons à nos moutons culturels !

Le rappel qui vient d’être fait ne nous exonère pas, loin s’en faut, de voir le monde tel qu’il est. Bien sûr, il y a « crise » des politiques publiques de l’art et de la culture, au sens où l’entendent les chinois dans la définition de ce mot : «danger et espoir ». Bien entendu, le projet de « démocratisation », tel qu’il a été développé dans notre pays, a trouvé ses limites, principalement sur la composition sociologique des publics. A l’évidence, le monde a changé, change (et changera) : l’urbanisme, le chômage de masse, la mondialisation, les industries culturelles, les nouvelles technologies… n’existaient pas dans les années cinquante. Il importe donc d’adapter le projet aux conditions nouvelles de sa réalisation. Mais n’est-ce pas le principe même de toute action ou politique artistique et culturelle, que de se plier aux évolutions de l’art comme aux conditions nouvelles de sa création et de sa diffusion ? « Il n’y a de crise au théâtre que lorsque le théâtre n’exprime pas la crise » écrivait Eugène Ionesco. Nous pourrions paraphraser en affirmant : « il n’y a de crise culturelle que lorsque la politique n’exprime pas la crise… de la culture!» Mais de quoi s’agit-il ? De quelle « crise » parlons-nous ? Et quelles pourraient être les pistes nouvelles à explorer ? Puisque le débat est ouvert sur ces questions, ajoutons-y notre grain de sel !
(A suivre)
Merci de ne considérer ce texte que comme une première ébauche.
Les commentaires sont bienvenus.
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