Art, culture et politique

Publié le par JGC



Le 16 mars 2007 au Théâtre des Bouffes du Nord, la revue Cassandre organisait une « prise de paroles » autour de l’Appel lancé sur la culture. Nous y avons participé. Les textes des interventions sont disponibles ici.

Marie-José Mondzain, philosophe, fit une intervention remarquée. Extraits.


" Chacun d’entre nous essaye de faire avec ses moyens, là où il est.
Ça commence avec le voisinage, ça se poursuit dans le lieu de travail, ça se continue dans des moments de transmission de la culture, et mieux encore, dans des œuvres d’arts. (…) ça se joue dans des petits gestes. Une sorte de force des choses faibles, des petites choses, du tissu associatif.
(…) Nous sommes très nombreux à être seuls. Donc nous ne sommes pas seuls. On est très nombreux à se questionner et à faire ce qu’on peut. Ce constat est majeur par rapport à la question à envoyer à la future présidence : « Et vous, qu’est-ce que vous allez faire ? » (…) Ce n’est pas ce que nous allons demander à ceux qui vont prendre le pouvoir qui est important, c’est ce que nous allons leur opposer, chaque jour, chaque heure, à chaque moment, de force de résistance, en tant que créateur, enseignant, cuisinière, mère de famille. Qu’importe. La capacité d’exercer sa liberté est donnée à chacun. Elle n’est pas réservée aux artistes.

(…) Malheureusement, le mot culture est en train d’en prendre un sacré coup.
Lorsqu’on dit, d’un commun accord, que le mot « culture » n’apparaît pas dans la campagne,
je dis : « Mais bon dieu, on ne parle que de ça ! » Le mot culture est devenu celui derrière lequel, dans cette campagne, veut se dissimuler l’effondrement du politique.
On ne fait pas appel au «milieu» de la culture ou de l’art. On fait appel à des artistes, ou autoproclamés comme tels, courtisans ou partisans, et on leur demande d’accompagner cet effondrement du politique. C’est terrible. Il faut reprendre les mots.
Qu’on puisse faire comme je l'ai entendu ce matin à la radio, le compte rendu d’un débat qui a eu lieu sur l’expression « éducation artistique et culturelle », je me dis : mais attendez, « éducation culturelle », ça veut dire quoi ? Il y a une éducation non culturelle ? Qu'est ce qu'une éducation qui ne serait plus culturelle ?
L’éducation consiste à construire la culture. Qu’est-ce que c’est qu’un programme d’« éducation culturelle » ? On s’habitue à dire des choses qui ne veulent rien dire. Lorsqu’on ne veut plus rien dire, on cache un vide. C’est le vide politique. Éducation, art, culture, sont des enjeux d’une extrême gravité. Ce n’est pas en jonglant avec des substantifs et des adjectifs, comme « politique culturelle», qu’on s’en sortira.

Rancière a dit quelque chose de très intéressant : que la démocratie n’est pas l’exercice du pouvoir. Ce qui se joue en ce moment de la politique concerne l’exercice du pouvoir. Et l’art concerne l’exercice de la liberté. Ce qui se joue dans ces deux exercices est incompatible, et cette incompatibilité est capitale pour construire la richesse de la culture.
La culture est le mode sur lequel les oeuvres de l’art parviennent à ceux à qui elles sont offertes, de sorte qu’elle leur rend le possible exercice de leur liberté.
La culture est le mode sur lequel on permet aux oeuvres, qui ne sont pas faites pour exercer un pouvoir, d’atteindre ceux qui veulent se réapproprier leur capacité d’agir là où ils sont.
Ça peut être une façon pour les uns, de permettre à d’autres de devenir aussi artistes.
Mais ce n’est pas la seule question. L’art ne permet pas à chacun de devenir créateur.
Par la voie de la culture et du partage du sensible, c'est-à-dire d’un partage de l’émotion et du sens (les deux registres présents derrière le mot « sensible »), l’art permet de se réapproprier quelque chose qu’on nous enlève chaque jour d’avantage : la capacité d’inaugurer quelque chose, d’être, d’agir. D’être la cause de nos actes, de ne pas être l’effet d’un désir qui n’est pas le nôtre.

(…) la mercantilisation et l’effondrement du politique, le fait que les oeuvres deviennent des marchandises, que les noms des artistes vont être gérés comme des marques, les oeuvres comme des brevets, tout cela provient du fait que le monde économique se substitue à la vie collective.
Il faut redire avec insistance qu’il n’y a pas de politique culturelle. La culture est un geste politique.

(…) L’éducation artistique, c’est savoir si, quand on s’adresse à des enfants depuis l’école maternelle, on les met en situation de s’approprier leur capacité inaugurale à agir.
(…) Ce qu'il faut, c'est leur permettre de se réapproprier la parole, pour construire un langage. Que la construction de ce langage permette le partage de ce qu’on aime et de ce qu’on n’aime pas. Sur cette base – apprendre à écouter, prendre le temps de voir – on peut aller vers les grands rendez-vous du regard, de l’oreille, du corps. L’éducation ne doit être ni artistique ni culturelle. Elle est politique. Elle construit des sujets qui peuvent se parler et s’écouter, pour partager, dans un cheminement qui respecte les sensibilités, les origines de chacun, pour aller vers ces catégories que nous appelons - sans défaillir – universelles.

(…) Cette campagne présidentielle ne met pas en jeu des enjeux culturels, elle se sert de la culture. Les principaux candidats ont fait des choix néo-libéraux, et nous savons qu'à des titres différents et avec des ruses variées, ils traiteront l’art et la culture comme des marchandises. Nous sommes partis pour nous battre longtemps, et nous ne devons pas lâcher. Il y a quelque temps, Stéphane Hessel et son groupe de résistants avaient fait circuler sur internet un très beau témoignage. C’était au moment des luttes des lycéens et des étudiants au sujet des contrats de précarité. On voyait cette vidéo où ces gens qui ont en moyenne 80 ans, disaient : « Battez-vous, luttez, parce que créer c’est résister, penser c’est résister, résister c’est penser et c’est créer. Si vous ne résistez pas, que vous ne créez pas et que vous ne pensez pas, alors ce que nous avons fait contre le nazisme n’a plus aucun sens. Nous, les vieux, qui allons mourir, on vous demande de préserver le sens de ce que nous avons fait à ce moment ».

Quelques images de la rencontre sont ici.

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kasimir bisou 19/04/2007 15:15

c'est parfait, on va finir par comprendre ce qu'est le vrai sens de diversité culturelle  : identité,  citoyenneté et émancipation.. c'est mieux que "public le plus fidèle". ..   Cassandre va progresser..  !KB