Augusto Boal est mort

Publié le par JGC

"Tout le monde peut faire du théâtre, même les acteurs. On peut faire du théâtre partout, même dans les théâtres!"

"Nous devons, très cordialement, rappeler à nos présidents que la politique n’est pas l’art de faire ce qu’il est possible de faire, mais l’art de rendre possible ce qu’il est nécessaire de faire !"


"Marcher n’est pas facile ! Les sociétés bougent par le rapport de forces et non par le bon sens et la justice. Nous devons avancer et, à chaque pas, avancer plus dans la tentative d’humaniser l’humanité. Il n’existe pas de port sûr dans ce monde, parce que tous les ports sont en haute mer et notre navire a un gouvernail, mais pas d’ancres. Il faut naviguer, et plus encore il faut vivre, parce que naviguer, c’est vivre, vivre, c’est naviguer !" A.B


Jean-Gabriel Carasso / Augusto Boal Brésil 1980

Augusto Boal, humaniste, militant, homme de théâtre, est mort hier à Rio-de-Janeiro. D’autres diront le parcours exceptionnel de cet ingénieur chimiste devenu homme de théâtre, praticien et théoricien du «Théâtre de l’Opprimé» au Brésil avant d’envahir le monde. On racontera l’influence du Théâtre Arena dans les années 60, avant que la dictature brésilienne et la torture ne le poussent à l’exil en Argentine, puis en Europe, avant son retour à Rio dans les années 80. On analysera l'importance majeure de son "système" (pensée et pratique) théâtral, élément singulier du théâtre de ce dernier demi-siècle, dans sa dimension citoyenne et politique...
Mais à cet instant d’émotion, c’est un témoignage personnel qu’il me faut livrer, en guise d’hommage et d’adieu. J’ai rencontré Augusto Boal au début des années 70 à Paris, lors de la présentation de son livre «Théâtre de l’Opprimé», aujourd’hui traduit dans le monde entier, et de sa décision de former en France un groupe de recherche sur ce que nous nommions alors les «techniques actives d’expression». De 1978 à 1985, avec quelques amis, nous avons fondé à ses côtés à Paris le «groupe Boal, Théâtre de l’Opprimé», réalisé en France de très nombreux stages de formation, des rencontres, des spectacles, mené plusieurs voyages à travers le monde, expérimenté les formes les plus diverses de «théâtre forum», du «théâtre image», du «théâtre invisible»… Dans des salles de classe, des églises désaffectées, des réunions militantes et jusqu’au Théâtre du Soleil, nous avons inventé, expérimenté, osé avec lui des aventures inouïes, aux limites du «théâtre», invitant le spectateur à devenir acteur, brisant le mur traditionnel de la scène et de la salle, mettant en place les cadres d’une parole libérée…
Je me souviens du premier Congrès du Syndicat de la magistrature et de ce «théâtre forum» qui modifia l’élection du Bureau ; je me souviens de ces travailleurs maliens jouant dans une cave de Mantes-la-Jolie ; je me souviens des premiers «spectacles-forums» à la Villette et de notre débat avec Bernard Dort sur les mérites comparés de Boal et de Bertolt Brecht ; je me souviens du «Fools Festival» au Danemark et de ce spectacle en gromelots ; je me souviens de l’accueil par Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil, des premières rencontres internationales du théâtre de l’opprimé ; je me souviens du «théâtre-image» dans le métro parisien ; je me souviens du stage surréaliste avec les jeunes comédiens à Hammamet en Tunisie ; je me souviens des voyages en Suisse, au Québec, à l’Ile de la Réunion… ; je me souviens de la tournée au Brésil, du retour de Boal au pays après ses années d’exil avec des comédiens français, de ces séances extraordinaires à Rio, à Sao Paolo, à Recife (et de l’appel de Don Helder Camara pour que les gens viennent assister au spectacle dans l’église !) ; je me souviens de l'émotion considérable des "spectacteurs" de Montréal, de l'Ile de la Réunion, de la Chaux de Fonds... ; je me souviens du premier festival francophone de théâtre forum - Francoforum - que nous avions organisé à Ouagadougou, quelques mois à peine après la chute du mur de Berlin, et de sa découverte de la réalité africaine...
Nous avions rêvé alors d’un développement massif de ces pratiques à travers le monde, d’un mouvement théâtral international qui reprendrait, sans que cela ne devienne un dogme, les idées et les propositions de  cette utilisation du théâtre comme outil d’expression, de dialogue et de lutte contre toutes les formes d’oppression. Trente années plus tard, nous y sommes ! Aux quatre coins du monde, sur des territoires et dans des contextes très différents, dans des perspectives d’éducation, de travail social, de travail thérapeutique, d’action politique… le «théâtre de l’opprimé» est désormais utilisé, revendiqué, réinventé par d’innombrables groupes et individus. Je pense à mes amis français d’Entrée de jeu, à mes camarades africains de l’Atelier théâtre Burkinabé de Ouagadougou, je pense à ceux du Québec, aux Belges, aux milliers d'Indiens… et à tous les autres qui travaillent à travers le monde en référence à ces principes.
Pour Augusto Boal, la vie fut un combat sans cesse recommencé, sans cesse enrichi d'innovations et de pistes nouvelles à explorer. Profondément marqué par l'oppression subie à l'époque de la dictature brésilienne, toujours fidèle à ses camarades morts dans les combats de la résistance - il en pleurait encore devant moi il y a quelques semaines, évoquant un ami argentin- il n'a cessé de parcourir le monde, pour former, informer, s'informer, initier et soutenir les luttes contre toutes les oppressions. Par son apport, à la fois pratique et théorique, poétique autant que politique, résolument humaniste et militant, Augusto Boal aura su mobiliser d’innombrables énergies, au service de la libération des hommes (et des femmes).
Il restera comme l'une des figures internationales marquantes du théâtre de notre époque, mais plus largement du combat pour l'humanité du monde. Il avait été proposé l'année dernière pour un prix Nobel. Il venait d'être nommé "Ambasadeur mondial du théâtre" pour l'Amérique latine par l'Institut international du théâtre de l'Unesco et avait rédigé, il y a quelques semaines, le message de l'UNESCO pour la journée mondiale du théâtre qu'il avait lu, lui-même, à Paris. Ce fut donc son dernier voyage. Et notre dernière rencontre, amicale, chaleureuse, émouvante.Il aura changé la vie de nombre d’entre nous. Il aura changé ma vie ! Merci et fraternité !


Augusto Boal. UNESCO Paris Mars 2009

Quelques références :
« Texte pour la journée mondiale du théâtre 2009 »
« Discours d’Augusto Boal au Forum social mondial 2009 »
« Site officiel du Théâtre de l’Opprimé »


Publié dans ACTUALITES

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ROUILLIER 20/06/2009 17:54

Il n'y aura jamais d'hommage assez grand pour cet homme exceptionnel qu'était Augusto BOAL. Un libérateur de parole, de vie... Il nous aura transmis une forme théâtrale si extraordinaire, offrant des moyens d'expression remarquable et si efficace, qu'elle est reprise dans le monde entier, la plupart du temps par des êtres humains, militant, altruiste et citoyens, tout comme l'était Monsieur Boal.Je suis heureux de faire partie de la grande famille des acteurs du théâtre de l'opprimé, et de ma modeste place de fonctionnaire territorial, technicien de l'éducation populaire pour la jeunesse, j'espère pouvoir continuer aussi longtemps et du mieux possible, à oeuvrer pour le théâtre de l'opprimé...Merci Augusto Boal de nous avoir tant donné. Sylvain Rouillier, grain de poussière d'humanité.

Danielle Martins 03/05/2009 23:21


C'est avec beaucoup de tristesse que viens d'apprendre la mort d'Augusto Boal.En mars dernier, je l'ai rencontré pour la première fois à l'occasion de la journée mondiale du théâtre.J'ai découvert le travail d'Augusto Boal au début de mes études de théâtre à paris sorbonne nouvelle en 2003, je me suis rapidement intéressé à son théâtre et à sa personnalité. L'année dernière j'ai étudié tout son parcours, du teatro Arena au Théâtre de l'opprimé pour l'écriture d'un début de travail mémoire de maîtrise. Quelle chance ont eu ceux qui ont pu vivre cette expérience merveilleuse du théâtre de l'opprimé à ses côtés. Je n'ai malheureusement pas assez de choses à raconter ici, sinon, lui rendre hommage pour tout ce qu'il continue, lui et son théâtre, de changer en chacun de nous... Je termine avec un extrait de la derniere page de son livre Hamlet et le fils du boulanger,maladroitement traduit par moi même..." Je m'appelle Augusto Boal, je suis née le 16 mars, le matin, très tôt, un jour d'été, dans le lit des mes parents. Mon signe astrologique est poisson: signe fort!...ça fait longtemps...1931...à la Penha circulaire...à Rio de Janeiro...Brasil...brazil...brésil...Un jour, je me suis regardé sur le miroir et j'ai compris que j'étais en vie...Depuis ce jour, plus jamais je n'ai pu arrêter de vivre...jamais, plus jamais...""FIM: Je ne crois pas en ce mot. Rien n'a une fin, croyez-moi. Rien ne se termine...Jamais!"A.Boal  

Danielle Martins 03/05/2009 23:21


C'est avec beaucoup de tristesse que viens d'apprendre la mort d'Augusto Boal.En mars dernier, je l'ai rencontré pour la première fois à l'occasion de la journée mondiale du théâtre.J'ai découvert le travail d'Augusto Boal au début de mes études de théâtre à paris sorbonne nouvelle en 2003, je me suis rapidement intéressé à son théâtre et à sa personnalité. L'année dernière j'ai étudié tout son parcours, du teatro Arena au Théâtre de l'opprimé pour l'écriture d'un début de travail mémoire de maîtrise. Quelle chance ont eu ceux qui ont pu vivre cette expérience merveilleuse du théâtre de l'opprimé à ses côtés. Je n'ai malheureusement pas assez de choses à raconter ici, sinon, lui rendre hommage pour tout ce qu'il continue, lui et son théâtre, de changer en chacun de nous... Je termine avec un extrait de la derniere page de son livre Hamlet et le fils du boulanger,maladroitement traduit par moi même..." Je m'appelle Augusto Boal, je suis née le 16 mars, le matin, très tôt, un jour d'été, dans le lit des mes parents. Mon signe astrologique est poisson: signe fort!...ça fait longtemps...1931...à la Penha circulaire...à Rio de Janeiro...Brasil...brazil...brésil...Un jour, je me suis regardé sur le miroir et j'ai compris que j'étais en vie...Depuis ce jour, plus jamais je n'ai pu arrêter de vivre...jamais, plus jamais...""FIM: Je ne crois pas en ce mot. Rien n'a une fin, croyez-moi. Rien ne se termine...Jamais!"A.Boal