La lettre de mission

Publié le par Loizo

Cliche-----2007-09-09-23-02-44.jpgIl faut lire la lettre de mission adressée à la ministre de la culture  par le Président de la République et son secrétaire particulier, le premier ministre ! Pas moins de 7 pages pour définir les domaines et les priorités à mettre en œuvre, souvent dans le plus grand détail, ne laissant à la ministre aucune marge d’initiative, pas le moindre espace pour imaginer ou suggérer un point de vue personnel… J’imagine Malraux, dont chacun se réclame, recevant une telle missive de de Gaulle. Il aurait sans doute démissionné dans l’heure ! Mais il est vrai qu’à l’époque, la fonction de ministre avait encore un sens ! Ils ne sont plus aujourd’hui que «chargés de mission» !

Ce texte dévoile, dans sa forme même et sur tous les sujets abordés, la faiblesse (c’est peu dire) de la pensée qui nous gouverne en matière culturelle, l’arrogance et la prétention du Pouvoir à vouloir, sous prétexte de « résultats » rapides, « passer d’une politique qui ne marche pas » à «une politique qui marche». Bon sang, mais c’est bien sûr, il suffisait d’y penser ! Cela rappellera aux anciens le «passage de l’ombre à la lumière» de notre regretté ministre Lang en 1981 !

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Premiers commentaires personnels :

Ce texte s’appuie sur le cliché le plus répandu aujourd’hui de «l’échec de la politique de démocratisation culturelle» menée depuis Malraux : trop d’offre, pas assez de demande ! Trop d’attention portée aux artistes, pas assez aux publics. Pour résoudre cette question, deux réponses aussi caricaturales l’une que l’autre, sont avancées : il suffit de travailler dès l’école à la formation des spectateurs (notamment en rendant obligatoire un enseignement de l’histoire de l’art), et imposer à la télévision publique de diffuser plus largement des émissions culturelles aux heures de grande écoute. Ajoutons quelques gadgets : la gratuité dans les musées nationaux, le «pass culture» pour les jeunes et le « chèque culture » pour les familles, espérant créer ainsi des hordes  de spectateurs avertis. Tout cela, bien entendu, dans un contexte budgétaire constant, voire réduit. Foutaise !

Rien sur l’analyse véritable de la limite (et non du simple « échec ») des politiques publiques de la culture, rien sur la complexité et le sens de cette éducation artistique et culturelle, rien  sur le rôle fondamentalement idéologique des médias de masse, rien sur la nécessité d’une éducation populaire rénovée, rien sur la formation des artistes, des enseignants, des médiateurs… Rien sur l’indispensable implication des acteurs de terrain, des associations, des collectivités territoriales, dans la définition même des objectifs et des méthodes de travail. Rien sur la démocratie culturelle, la décentralisation… Rien, bien sur, sur la notion même de « culture », terme qui nous embrouille chaque jour un peu plus, tant il est polysémique ! Rien, enfin, sur la «diversité culturelle» pourtant défendue depuis quelques mois par les très nombreux pays ( dont la France) signataires de la charte de l’Unesco… Ma liste n’est pas exhaustive !

Deux mots encore sur la demande pressante de « résultats » : «sur l’ensemble des points de cette lettre de mission, vous nous proposerez des indicateurs de résultats dont le suivi sera conjoint… Nous ferons le point d’ici un an sur l’avancement de votre mission et les inflexions qu’il convient, le cas échéant, de lui apporter». La «culture du résultat» appliquée à la question culturelle est sans doute la plus absurde qui soit. Comment mesurer, avec les seuls outils statistiques, l’impact véritablement « culturel » d’une démarche, d’une œuvre, d’un projet, d’un événement ? Comment imposer une évaluation strictement quantitative à des phénomènes qui appellent une réflexion permanente sur le sens, les valeurs, par ceux-là même qui y participent ? J’essaierai de revenir sur cette question essentielle…

En vérité, la forme, le ton, le contenu de cette missive marquent le passage (définitif ?) de la politique au "management", une rupture profonde de consensus social qui fondait jusqu'ici, plus ou moins, le sens même de l'action et des politiques culturelles. Ce texte est important. Grave. Préoccupant.

Appel à contributions :
L’époque étant à l’interactivité, je propose à tout lecteur de ce message et de cette « Lettre de mission », de m’adresser ses commentaires sur tel ou tel point, afin de préparer ce qui pourrait devenir une «contre-lettre de mission» que nous pourrions diffuser largement en tant qu’acteurs, citoyens, militants… Je ne manquerai pas de vous tenir au courant des suites de cette idée qui pourrait rapidement devenir un projet.
A vos claviers !







Publié dans COUPS DE GUEULE

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