Ecole : nous sommes tous des assassins ?

Publié le par JGC

Passez quarante ans à travailler sur la question éducative. Organisez des associations, des stages, des séminaires, des colloques sur la nécessaire adaptation de l’Ecole au monde qui bouge. Essayez de ternir compte de la démocratisation de l’école qui concerne désormais tous les enfants de ce pays. Soyez un enseignant progressiste, engagé, à la recherche permanente d’une pédagogie adaptée aux enfants qui vous font face. Tenez-compte de l’environnement audiovisuel, et désormais numérique, qui envahit les imaginaires et les esprits des élèves. Ajoutez-y le constat des quartiers dits « sensibles » pour ne pas dire pauvres, du développement des immigrations (parfois 40 nationalités dans la même école), de la faillite des familles et du chômage massif. Préoccupez-vous de ce que voient les enfants des bouleversements du monde : guerre, attentats, terrorisme... de la publicité ravageuse et de ce que cela induit dans leur processus de développement. Ecrivez des articles, des livres, faites des conférences sur ce que pourrait être une pédagogie moderne, ouverte, active, dans l’esprit des toutes les expériences menées depuis un siècle dans le monde par des éducateurs innovants. Participez aux écoles expérimentales, développez le travail en équipe, menez des projets artistiques et culturels avec les élèves. Concevez des partenariats avec des artistes intervenants dans vos classes. Militez pour une école plus libre, plus ouverte, plus juste, plus démocratique... et l’on vous traitera finalement d’assassin !

Voici à quoi se complait madame Carole B, journaliste à l’Obs, dans un ouvrage intitulé avec grande subtilité : « Mais qui sont les assassins de l’école ? » Le titre, son outrance, sa violence, font de ce livre un objet dont la nature médiatico-commerciale, mais surtout profondément réactionnaire, l’emporte sur toute autre considération. Quel mépris, quelle arrogance pour le travail de ces milliers d’éducateurs engagés, ces enseignants dévoués qui marquent à jamais certains parcours de leurs élèves, grâce non seulement aux savoirs qu’ils transmettent mais aussi à l’attention qu’ils portent au développement de chacun. Le parti pris de ce brulot consiste à faire porter la responsabilité principale des difficultés scolaires, notamment dans le domaine de la lecture et de l’écriture – que personne ne nie – à quelques individus, chercheurs, conseillers ministériels, pédagogues qui auraient, à eux seuls, induit ou orienté plusieurs générations d’enseignants dans la voie du renoncement à l’excellence, au savoir, à la rigueur notamment orthographique. Parmi eux, mon ami Philippe Meirieu à qui nous devons tant sur la compréhension du monde éducatif et son indispensable évolution.

Cette vision simpliste désigne nommément quelques personnes à la vindicte publique, reléguant au second plan les injustices sociales, la crise économique, le chômage, l’environnement culturel, les difficultés familiales, les technologies nouvelles et leurs conséquences... Tous ces éléments ne pèsent rien par rapport aux attaques idéologiques contre les seuls « pédagogistes » coupables de toutes les turpitudes. Ils n’ont pas seulement envahi l’école, ils l’ont assassinée ! Si cela était, ils méritent sans doute une peine perpétuelle et pourquoi pas, puisque c’était mieux avant (avant quoi ?), la peine capitale !

Trêve de circonvolutions : j’ai dépensé 18€ pour en connaître. J’ai lu, j’ai compris : au prétexte d’un signal d’alarme sur les difficultés manifestes de l’apprentissage de la langue et de l’écriture (20% des élèves ne savent pas lire et écrire correctement à l’entrée au collège nous dit-on. Mais combien entraient au collège auparavant ? Et les autres, maitrisaient-ils mieux le langage et son expression ?) ce livre journalistique confus est atterrant. Et la campagne médiatique qui l’accompagne (Le Point, l’Obs, Libé...) relève probablement autant du copinage entre journalistes que du combat idéologique violent contre tous les éducateurs progressistes (voir, par exemple, l’accueil très favorable de ce livre sur le site « Au cœur du nationalisme ».)

Partant du postulat « ils étaient de bonne foi mais sont devenus criminels », l’auteur s’engouffre en vérité dans le mode de pensée qu’elle déplore. Accordons lui la bonne foi d’une interrogation sur l’évolution de notre système scolaire -mais qui ne s’interroge pas sur ce thème ?- et constatons qu’elle verse aussitôt dans la dénonciation personnelle, dans les explications pseudo-psychanalytiques, dans les attaques ad-hominem, devenant elle-même une « assassine » de la pensée complexe, de la réflexion rigoureuse, du débat démocratique voire de l’éthique journalistique. Atterrant vous dis-je ! Si l’on en reste à ce niveau de débat public, tant qu’à nager dans l’excès et la démesure, revendiquons alors avec nos amis pédagogues que...nous sommes tous des assassins !

 

PS : Le journal Le Point a cru bon d’ajouter au commentaire élogieux sur le livre la liste des photos des principaux « assassins » cités. Cela n’a pas manqué de rappeler à certains la manière de faire de l’Affiche Rouge. Triste époque !

 

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